Procès France Télécom : La solitude d’un cadre.

Comme elle l’a dit elle même, Mme Bugeaud veut parler d'une "victime invisible". Son mari s’est suicidé en 2006, une période prescrite et aucun commentaire de l’entreprise n’est venu donner un sens à cette mort devenue si terriblement ordinaire.

 

Pourtant, ce témoignage est essentiel pour comprendre ce procès hors norme de France Télécom. Michel Bugeaud s’est suicidé au début du plan NExT, dans une période où aucune comptabilisation des suicides n’a lieu. C’est un cadre supérieur plutôt attentif à ses collaborateurs, investi d’une mission de réorganisation, ces fameuses réorganisations qui s’enchaînent à toute vitesse et qui désorganisent les services : fermetures de petits sites, concentration sur les métropoles, refonte des process de travail… pour un sentiment général de perte de sens du travail, de l’organisation des services, des collectifs de travail et de solidarité entre collègues…

Il avait déjà fait la mise en place d’un plateau Orange à Poitiers et, pour la promesse d’une promotion, il double son travail d’une réorganisation à Bordeaux… Débordé, il sombre dans un long calvaire qu’il n’arrive plus à maîtriser et perd lui aussi le sens de ses missions.

Un an avant son suicide, il demande de l’aide à son supérieur dans un mail : « Je crois que je suis en train de péter les plombs (…) C’est une charge trop importante pour moi (…)  Je ne dors plus la nuit depuis plusieurs semaines, j’ai consulté un médecin qui m’a donné ce qu’il faut pour calmer les choses, mais je n’arrive pas à retrouver la forme. Sur un plan personnel et familial, je suis aussi en train de gâcher tout un équilibre, et ça me travaille encore plus. 

(…) J’ai succombé au chant des sirènes promo sans analyser la globalité des choses et c’est bien dommage. Comment revenir à une situation plus normale pour moi, dans une entreprise comme la nôtre ? » 

On peut penser que ses collègues sont témoins de sa descente aux enfers, mais visiblement, l’aide demandée ne vient pas. Il est seul dans sa propre tourmente, rongé par un sentiment de culpabilité qui l’empêche de dire « Stop ! ». Pourquoi faut-il que les victimes se sentent coupables ? Pourquoi faut-il que dans cette entreprise autrefois si solidaires, on interprète une difficulté comme une mise à l’écart : quand l’entreprise bascule dans l’arbitraire des suppressions d’emplois, on s’éloigne des collègues en fragilité ?

Après son geste fatal, sa femme ne retrouvera qu’un mot laconique, qui ne fera aucun lien avec sa situation au travail. Une assistante sociale de France Télécom viendra à sa rencontre, mais seulement pour la conseiller sur les formalités nécessaires dans cette situation dramatique : tutélaire, mutuelle, elle évoque même une prise en charge d’un déménagement retour à Poitiers…Même à la cérémonie funéraire où des collègues sont là, aucune parole ne sera échangée sur la situation terrible que vivait son mari. L’affaire est classée.

Plus tard, elle s’interroge et découvrira dans l’ordinateur de son mari les mails échangés avec ses collègues pour un appel à l’aide, des mails dont il ne parlera pas à sa propre famille par pudeur… Sans doute, mais le prix à payer est trop cher.

Cette affaire ne pourra pas trouver de solution dans le cadre du procès qui se déroule aujourd’hui. Le juges d’instruction n’ont pas pu déployer une enquête de la police judiciaire, car il n’y avait plus aucune trace. Invisible. Dans une effroyable solitude.

Mais aujourd’hui, nous savons, ainsi que la direction de France Télécom. Mme Bugeaud a pris contact avec nous pour venir témoigner, même si elle savait quelle ne pourrait pas se constituer partie civile.

Ce que l’entreprise n’a pas été capable de faire il y a maintenant 13 ans, elle doit pouvoir le faire maintenant : reconnaitre le suicide en lien avec le travail, en assumer la responsabilité, reconnaitre qu’il est honteux d’avoir laisser cette famille avec l’absence de signalement pour une enquête en reconnaissance d’accident du travail.

On peut réparer le passé pour ceux qui vivent maintenant, il faut trouver les mots. On peut dire aussi qu’il n’était pas juste de se taire et qu’on peut dire aujourd’hui que ce collègue nous manque. Terriblement.

Voici le résumé du témoignage que Mme Bugeaud a fait au tribunal ce mercredi 22 mai : 

« En août 2005, alors que nous étions en vacances, nous avons appris la restructuration qui allait toucher le plateau Orange de Poitiers dont Michel était responsable. Etonnement: il n’était pas au courant un mois avant et on lui apprenait par téléphone pendant ses vacances… Cela signifiait pour lui deux choses : ou rester mais être rattaché directement à Orange et non plus à la DR Poitiers ou partir et se trouver autre chose. Jean Taugeron, son directeur, lui propose de rejoindre la nouvelle équipe qu’il forme à Bordeaux (création de l’UAT Home) avec une promotion éventuelle de 4.2 vers 4.3. 

Dans un premier temps, j’ai encouragé Michel à accepter cette proposition pour 2 raisons: 

  1.  Des années de management des plateaux Wanadoo puis Orange l’avaient psychologiquement usé.Il avait eu à convaincre ses collaborateurs de fermer puis d’ouvrir ces plateaux, à justifier les réorganisations fréquentes des services. Je crois que lui-même n’y croyait plus. 
  2. Michel aurait beaucoup de mal à travailler avec la nouvelle équipe d’Orange, responsable du plateau. Nous avions eu l’occasion lors d’un repas professionnel d’entendre des remarques méprisantes à l’égard du personnel de la part de cette équipe. J’avais été très choquée des propos tenus devant moi sur certaines personnes et nous en avions longuement parlé avec Michel. Pour lui le management devait se faire dans le respect de la personne et il parlait souvent de son côté «assistante sociale».

Nous avons donc pris la décision de rejoindre Bordeaux. Mais pour Michel, cela a signifié continuer à gérer le plateau en attendant la nomination de son remplaçant et s’investir dans ses nouvelles fonctions à Bordeaux. Michel a très vite alerté Jean Taugeron de ses difficultés. Il a commencé à aller mal, se sentant coupable d’avoir abandonné le personnel du plateau et de ne pas être à la hauteur dans ses nouvelles responsabilités ( décembre 2005). Il a donc consulté un psychologue sur Poitiers puis sur Cestas. De janvier 2006 à Juin 2006, il faisait la navette entre Poitiers (où j’étais restée pour finir l’année scolaire avec notre fils) et Bordeaux. Il culpabilisait aussi à notre égard pensant nous négliger pour son travail. 

Je pensais que notre arrivée en juin allait lui permettre d’aller mieux mais non. Il ne s’autorisait pas à prendre du temps pour lui et ratait régulièrement les séances mises en place au Centre Médico-psychologique de Cestas. Il ne prenait plus le temps de déjeuner et travaillait tard le soir après dîner. Lors de ses retours de réunion sur Paris, il évoquait le fait que son unité était la plus en retard sur la mise en place de procédures (par rapport aux autres régions et aux objectifs fixés).

Il consultait également un acupuncteur pour retrouver le sommeil qu’il avait perdu depuis plusieurs mois. Son départ au travail le matin l’angoissait réellement. Son directeur et la DRH avait été alertés de la fragilité de Michel par un des membres de l’équipe des cadres. 

Devant son état, j'avais évoqué plusieurs fois la possibilité pour lui de quitter FT, mais pour cela il fallait qu’il prenne le temps de réfléchir à un projet de départ et il n’en avait pas le temps. Je pense qu’il était « piégé » d’une certaine manière. 

Le jeudi 23 novembre vers 8 heures nous avons quitté à peu près en même temps la maison. Je me souviens qu’il traînait pour fermer le portail et que je lui ai proposé de m’en occuper moi-même, qu’il pouvait partir. Nous nous sommes suivis en voiture puis j’ai pris la direction de l’école croyant que lui-même se rendait à son travail. En réalité, il est retourné à la maison pour s’y suicider : seule solution à ses yeux pour mettre fin à son mal-être. Et je l’ai trouvé là à 11h30 en rentrant de l’école quelques minutes avant l’arrivée de notre fils. Dans un court message, il nous disait nous aimer et nous demandait pardon. Rien sur son travail. Sa mort est à son image : discrète sans bruit, pas d’accusation envers FT, il est seul responsable de ce qui est arrivé. Et je l’ai moi aussi longtemps pensé… jusqu’aux événements de 2007 et 2008. 

(…) Je pense beaucoup à mon fils que je cherche à protéger et qui en même temps a le droit de savoir ce qui l’a arraché à son père quelques jours avant son anniversaire ( Pierre est né le 27 novembre). » 

Dans un silence plein d’émotion sur les bancs des parties civiles, les avocats des prévenus n’ont pas eu de question, pas de commentaire… M. Lombard est venu donner ses condoléances à Mme Bugeaud pendant l’interruption de l’audience. Est-il capable de reconnaitre sa faute morale ? Visiblement non.

Mme Bugeaud était sidérée. Elle avait déclaré quelques minutes plus tôt : « J'avais beaucoup de mal à accepter que ce soit cette belle entreprise, qu'il chérissait tant, qui l'ait amené à faire ça. »

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