Puis, Nadine est partie, comme elle est venue: triste et désespérée

Dans les grand procès, il y a bien sûr les prévenus. Il y a aussi les victimes, les proches qui cherchent leurs mots pour dire leur douleur. Jean-Pierre était au procès en tant que syndicaliste. Il a été ému par Nadine...

En direct du procès Didier Lombard (France Télécom). 

On observe 2 mondes qui se côtoient, mais ne se rencontrent pas :

  • d’un côté, des dirigeants qui nous parlent d’efficacité économique, d’évolutions technologiques et autres contraintes extérieures… Ils ne sont pour rien dans toutes les décisions « négatives », vous savez, ces décisions qu’on appelle « courageuses », en fait elles seraient imposées de l’extérieur et consistent à taper sur les plus faibles…
  • De l’autre, des parties civiles témoignent de leur souffrance personnelle, ou de leurs proches qui ont mis fin à leur souffrance, et à leurs jours.

Et puis, parfois, un élément vient éclairer cette affaire… Nadine P vient témoigner dans le cadre du suicide de Camille D. Elle est visiblement impressionnée par le tribunal et à l’évidence, elle n’a pas l’habitude de parler en public. Elle n’est pas très bien « apprêtée », pas très bien coiffée...

On serait tenté de dire qu’elle est d’un milieu modeste, si cette expression n’était pas si infâme puisqu’elle sous-entend que les pauvres devraient rester à leur place, et qu’ils doivent laisser des sentiments comme la fierté à d’autres… Le terme personne simple ne convient pas non plus, puisque cela signifierait que les autres, en face, sont eux des gens complexes… Ce qui semble le plus adapté, c’est de dire que Nadine fait partie de ce que l’on appelait avant, les « petites gens ».

D’une voix claire et calme, elle décrit, avec des mots très simples, un bonheur simple : « on était bien ensemble… »,

Elle avait remarqué qu’il y avait un problème au travail : « Camille n’allait plus regarder les oiseaux, sur la grève », mais ils ne parlaient pas de ces choses, et puis, elle ne savait pas quoi faire…

Elle décrit simplement, les petits détails du dernier jour… Camille qui sort faire un tour… Puis les gendarmes qui sonnent à la porte… Elle exprime simplement son malheur : « Camille me manque ».

Nadine et Camille menaient une vie simple, avec des petits plaisirs minuscules. Mais leur bonheur simple coûtait trop cher… Certes Camille ne rechignait pas à la tâche, mais voilà, il y a d’autres Camille, quelque part, ailleurs, qui coûtent encore moins cher…

Comme l’a dit l’un des prévenus : «  on faisait des statistiques, donc on savait ». D’ailleurs ils étaient payés pour savoir, avec des salaires à 7 chiffres, et des retraites chapeau… Ils ont fait les comptes, et le petit bonheur des Nadine et des Camille, cela ne compte pas… Eux, d’après leurs dires, ils ont sauvé l’entreprise : est-ce à dire que Nadine et Camille mettaient l’entreprise en péril ?

Mais, de cela, elle n’en parle pas, elle ne parle pas non plus de sa petite retraite, les « petites gens » ont toujours de la pudeur à parler d’argent, mais chacun comprend qu’ils n’étaient pas mariés, elle n’a probablement pas droit à la maigre retraite de réversion de Camille, alors les retraites chapeau… D’ailleurs elle ne sait certainement pas ce que cela veut dire…

Nadine, Elle, ne parle pas des nouvelles technologies, de l’EBITDA, de la stratégie du groupe, de la création de valeur… Elle ne maitrise probablement pas ces concepts. Elle semble n’avoir aucune colère, juste une immense tristesse, elle ne demande pas justice : on sent bien que ce qu’elle voudrait, c’est qu’on lui rende son Camille, et cela, ce n’est pas possible… Elle est juste venue pour parler de lui…

Son témoignage est tellement bouleversant que les avocats de la défense, habituellement prompts à déstabiliser les témoins et à incriminer les victimes, ne posent pas de questions. Cela serait indécent, et nuirait probablement aux prévenus, qui portent mal leur nom puisqu’ils répètent à longueur d’audiences qu’ils n’étaient au courant de rien…

Pendant quelques instants, deux mondes se sont fait face, et tout dans cette affaire est devenu clair…

Puis, Nadine est partie, comme elle est venue : triste et désespérée.

 

 

Nous, les militants syndicaux, parties civiles dans ce procès, sortons de l’audience avec un sentiment ambigu, mélange de satisfaction et de désespoir : satisfaction d’être, dans ce drame, du côté des Nadine et des Camille, mais désespoir aussi de n’avoir rien pu faire pour Camille, et si peu pour Nadine. Nous savons bien qu’au-delà de cette affaire, il y a des millions de Camille, des millions de Nadine, Que pouvons-nous faire, et si nous ne pouvons rien faire pour eux, quel est le sens de notre engagement? Que faire quand un salarié n’a plus le goût d’aller regarder les oiseaux, sur la grève ?

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