Procès France Télécom : une journée difficile pour les prévenus…

Il y a des jours où l’on préférerait rester au lit, à rêvasser sur la longue fuite du temps qui passe… Splendeur et décadence, j’ai le sentiment que ce mercredi 29 mai, le procès est en train de basculer et le banc des prévenus commence à ressembler à un marigot…

Michel Debout, professeur émérite de médecine légale et de droit de la santé est l’un des spécialistes français de la prévention du suicide et des souffrances au travail, est venu témoigner au procès de France Télécom.

C’est particulièrement incongru de voir les avocats des prévenus contester à Michel Debout la pertinence de son avis sur la question du suicide, alors qu’il participe aux travaux de l’Observatoire national des suicides parrainé par Marie-Sol Touraine, Ministre de la Santé de François Hollande (lire sa déposition).

Il a en particulier contesté la notion de « contagion », d’effet « Werther » invoqué par la direction au cours du procès : le nombre des suicides aurait été amplifié par la spirale médiatique. Mais dans l’effet « Werther » décrit par le sociologue américain Phillips, il faut qu'il y ait identification avec la situation vécue. L’autre spécialiste Michel Golac qui est aussi venu témoigné au procès allait dans le même sens : s’il y a eu effet « Werther » pour certains cas, cela ne fait que confirmer le contexte national d’un système de harcèlement institutionnel.

Et l’apparition d’un seul suicide sur le lieu de travail et/ou revendiqué comme lié au travail dans un écrit, doit être suffisant pour mettre en place une prévention primaire à l’initiative de l’employeur. Ce que s’est bien gardée de faire la direction de France Télécom, qui est resté imperturbablement drapée dans son déni total de la crise sociale vécue dans les services.

Jean Veil, l’avocat de Didier Lombard a alors déclaré à Michel Debout, qui contestait les tentatives de déstabilisation dont il était la cible : « J'ai une question, mais je ne veux pas vous harceler, et je veux être sûr que vous ne vous suiciderez pas à la sortie » (!?). Pendant la suspension de séance, alors que je discute avec Michel Debout, il revient vers nous, pour dire à Michel Debout : «  Alors, vous êtes content de vous ? ». Agression gratuite, sans même une argumentation… Il y a des nerfs qui lâchent visiblement. Comment va continuer ce procès dans un climat qui s’alourdit au fur et à mesure que les prévenus perdent leur assurance ?

Dans l’après midi, la juge veut lire, commenter et demander aux prévenus leur interprétation des documents saisis par la justices dans les locaux de France Télécom et au domiciles des cadres dirigeants.

L’exercice n’est pas nouveau dans ce procès, il apparait fastidieux, mais il est nécessaire pour confronter la masse des documents aux dénis et aux explications embarrassées des prévenus. Dans un document de la Direction Territorial Est, il apparait la nécessité de faire des « revue de personnel » pour orienter les salarié-es vers les « Espaces de Développement », ces espaces que les salarié-s appelleront les « Espaces de Dégagement ».

Apparait alors dans le document la notion de « low performers », un anglicisme dont la direction est friande pour « adoucir » des notions dérangeantes. Nous connaissions l’expression « salariés à faible employabilité » ou plus violente, l’expression « bras cassés »… Mais dans un rapport écrit (mais non signé ?), on parle de « low performers ».

Didier Lombard et Olivier Barberot se succèdent à la barre pour contester ce terme qui est « évidemment » connoté négativement. Tous les deux déclarent que c’est le DT Est qui en est responsable, M. Jacques Moulin. Celui-ci vient alors à la barre pour déclarer « qu’il n’était pas le premier de la classe, contrairement à ce qui se disait » (sourires dans la salle), « mais que le terme ‘low performers’ est un terme national », et qu’il ne l’a pas inventé… Et la preuve en est que d’autres documents de la DT Sud utilisent les mêmes termes.

Bref, les prévenus commencent à prendre leurs distance, à plaider pour les dirigeants des « ruptures » dans une chaines hiérarchique qui ferait des « dérapages », tandis que les subordonnés, plaident eux sur un système national qui s’imposait à eux…

Vient ensuite le témoignage saisissant de Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC, administrateur d’Orange.

Son statut d’administrateur est interessant, car il lui permet de démontrer que la motivation des 22 000 départ du groupe ne pouvait pas être la crise économique de l’entreprise. En 2005, la situation est stabilisée, après le régime de choc imposé par Thierry Breton et après un plan de recapitalisation avec le soutien de l’Etat. C'était déjà le sens de la déposition d'Hélène Adam, élue SUD au Conseil d'Administration dans la période.

La véritable motivation des 22 000 départs du groupe, c’est l’annonce de licenciements boursiers pour « faire monter le cours de l’action », un cours qui s’affiche à tous les étages des bâtiments de France Télécom, sur l’intranet… Le communiqué de France Télécom à la presse, le lendemain d’un Conseil d’Administration où rien n’avait été annoncé aux représentants du personnel, a été minutieusement préparé. « Tous les communiqué étaient fait à la virgule près ! »

Les dirigeants de l’époque martèlent devant les salarié-es la nécessité de faire monter le cours de l’action avec de forts dividendes (qui pourtant plombent les résultats). Ils cachent le fait qu’ils ont bénéficié « d’une distribution très conséquente de stock- options : si on réussit le nombre de suppressions d’emploi, on fera monter le cours, et on touchera le pognon. »

Dans ces conditions, il est clair que la chaine hiérarchique est sollicitée, du haut en bas, elle est même intéressée avec des objectifs de départs qui conditionnent les parts variables (jusqu’à 30 % des salaires de hauts cadres).

Mais ce qui touche le plus encore Sébastien Crozier, c’est l’histoire tragique et cruelle des suicides :  celui d’Anne-Sophie Cassou, une cadre technico-commerciale de 42 ans à DGC, dont les parents prennent contact avec le syndicat, car ils n’ont aucun contact avec la direction, mais aussi le suicide de Stéphanie Moison, 32 ans, qui restera pour lui gravé à tout jamais dans sa mémoire.

Stéphanie s’est défenestrée du 5ème étage de l’immeuble Médéric à Paris. Elle a agonisé pendant de longues minutes. Les télévisions, les radios interviewaient des salarié-es, parmi les 400 évacué-es, sous le choc. Situation paroxysmique. La direction a été contactée. Elle ne viendra pas.

« Vous n’êtes pas venus le jour même, vous n’êtes pas venus le lendemain. Vous n’êtes pas venus à l’enterrement, vous n’y avez envoyé personne de l’entreprise. Vous n’étiez pas là. Vous étiez en week-end. »

Fin de l’audience.

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