Brexit : il n'y a pas que l'UE de démontable, la France l'est aussi

Ludovic Lamant publie un article sur l'UE "devenue démontable". Plus largement, le Brexit soulève la question de la fragilité des Etats eux-mêmes en considération de la majorité actuelle qui divise le pays, sème le doute et la méfiance dans l'opinion à propos des institutions et de l'action publique et dont l'effet est de favoriser le profit de quelques-uns sur le bien-être général.

L'UE ne devient pas "démontable", elle l'est et l'a toujours été.

C'est une erreur de s'en interroger. C'est même faux.

- C'est prévu dans les textes.

Au-delà du droit de l'Union, le droit international prévoit la possibilité pour tout Etat de dénoncer des accords, à l'exception des traités protecteurs des droits de l'Homme. Sauf qu'on voit ce que font les USA sans que cela ne provoque de réaction internationale ni de dénonciation de la France. Le droit de l'Union et l'Union elle-même n'ont pas grandes valeurs si les principes fondamentaux du droit international sont bafoués sans qu'aucun pays de l'UE ne réagisse efficacement, à commencer par la France.

Il n'y a pas d'acquis en matière de construction européenne. Son succès repose sur une exigence et un effort démocratiques continus. Le Brexit pose avant tout la question de l'insuffisance politique à le faire pour y parvenir.

- C'est dans la nature des sociétés d'être "démontable".

L'histoire est remplie d'Etats et de nations disparues. Voir encore récemment la Yougoslavie, l'URSS, ... peut-être le Royaume-Uni ?

Les sociétés sont fragiles et ne reposent que sur l'adhésion et la confiance de ceux qui la composent.

L'information des populations sur l'action des institutions européennes a toujours été négligée et l'Union européenne a trop longtemps été considérée, en France particulièrement, comme une voie de garage. Le Brexit est aussi le résultat d'une telle désinformation, d'un tel mépris pour l'Union européenne.

- L'actualité montre d'ailleurs que la France est démontable

Il n'y a pas lieu de se focaliser sur la fragilité de l'UE quand l'action d'Emmanuel Macron est symptomatique de l'atomisation sociale qui la favorise. Nonobstant la fragilisation de la société française elle-même qui se donne à voir depuis des mois et qu'un pouvoir borné se refuse de prendre en compte.

Cette fragilisation de l'Etat et donc du pays s'apprécie tous les jours dans la perte de confiance grandissante de l'opinion dans ses institutions et la politique de démontage de la majorité : démontage du droit social, démontage de l'égalité républicaine, démontage des services publics, démontage de l'Etat régulateur, démontage des biens publics (privatisations), ...

La majorité démontre elle-même sa conception d'une France démontable par son discours promouvant l'opposition des groupes de population entre eux, donc la division du corps social (cf. préfet de police de Paris qui dit à une personne qu'ils ne sont pas dans le même camp) et la stigmatisation des uns pour rassurer les autres : les vieux contre les jeunes, les bien portants contre les malades, les salariés du privé contre les agents de la fonction publique, les travailleurs contre les chômeurs (comme si les chômeurs n'étaient pas des travailleurs...), ceux qui ont réussi et les "riens", les riches et les pauvres, le raisonnement comptable contre l'humanisme, l'économie contre les droits de l'homme, justification abusive de la violence institutionnelle contre le droit à résister contre l'oppression, ...

- Factuellement, la France se démonte.

L'émigration augmente et le niveau élevé de suicides et de tentatives de suicides l'indiquent. Le procès France Télécom a mis en lumière la nocivité des mentalités qui dirigent l'économie. Voir à ce sujet le dernier essai de Johann Chapoutot ("Libres d'obéir") et celui de Barbara Stiegler ("Il faut s'adapter").

- Il n'y a d'adhésion et de cohésion garantes de la pérennité d'une société que par une critique continue et sérieuse de l'action publique

Une telle critique continue et sérieuse et indispensable pour obliger les mandataires publics et temporaires à rester dans le cadre constitutionnel qui leur est imposé et auquel ils ne devraient pas déroger. C'est la question que soulève publiquement le Conseil d'Etat à propos de la réforme des retraites et l'annulation de la circulaire Castaner, par ex.

De même cette critique doit également s'inquiéter plus sérieusement de l'inconventionnalité de l'action publique. Le droit international pose des impératifs dont s'exonère manifestement les acteurs publics. La réforme des retraites est inconventionnelle puisque le droit international social contraignant prohibe la régression sociale et que l'exécutif comme le législatif sont soumis au respect de la hiérarchie des normes. Aucun article de presse ne soulève cette critique.

Cela tend à confirmer qu'une critique continue et sérieuse de l'action politique n'existe pas en France, puisque les commentateurs se réveillent surpris à l'occasion des élections et s'étonnent du résultat.

Il n'y a pas de fatalité, il n'y a que des abdications.

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