La préfecture décontextualise une violence volontaire pour la couvrir

"Il ne fait rien contre la police" : que s'est-il passé lors de la manifestation à Besançon où un "gilet jaune" reçoit un très violent coup de matraque à la tête ? La scène a été tournée par une journaliste. Selon la préfecture, l'homme "tentait de faire obstruction" à une "interpellation" et "essayait de ramasser un spray de lacrymogène à ses pieds".

https://www.francetvinfo.fr/economie/transports/gilets-jaunes/il-ne-fait-rien-contre-la-police-que-s-est-il-passe-lors-de-la-manifestation-a-besancon-ou-un-gilet-jaune-recoit-un-coup-de-matraque-en-pleine-tete_3260359.html

La scène en intégral : https://www.youtube.com/watch?v=vV6WMl3SIgM

Capture d\'écran de la vidéo, où l\'on voit un \"gilet jaune\" se faire matraquer par un policier à Besançon (Doubs) le 30 mars 2019.

Tout s'est passé très vite." Quelques jours après la manifestation des "gilets jaunes" à Besançon (Doubs), Emma Audrey est encore choquée. Cette journaliste a filmé Mathias, un "gilet jaune" de 22 ans matraqué par un policier le samedi 30 mars. Sur ses images, on voit des policiers, équipés de casques, de bâtons de défense souple et de coques de protection, s'élancer à la poursuite de "gilets jaunes" sur une piste cyclable.

Scène d'une violence inouïe ou l'on voit un policier frapper avec sa matraque, à la tête, un manifestant #GiletJaune qui semble pacifiste lors de l'#acte20 des Gilets Jaunes à #Besançon - #acteXX | Reportage complet dans la soirée | Images @emma_audrey_fr pic.twitter.com/MXsqvvsS22

— Média 25 (@m25_fr) 30 mars 2019

Un policier assène un coup de bâton de défense en plein visage à l'un des manifestants. Un autre policier ramasse une bombe lacrymogène à ses pieds, puis ils s'éloignent. Le "gilet jaune" est pris en charge par deux membres des "street medics", ces équipes qui portent secours aux manifestants blessés. La séquence s'achève dans les fumées de gaz lacrymogène lancé par les forces de l'ordre. Sa vidéo, diffusée samedi à 16 heures, via Média 25, le canal vidéo de Radio BIP, un média associatif, est devenue virale : lundi 1er avril à 15 heures, elle avait été vue plus de 340 000 fois.

"Des images sorties de leur contexte"

Une première réaction de la préfecture du Doubs arrive dimanche à la mi-journée. Nicolas Regny, directeur de cabinet, affirme à L'Est républicain que "les images sont sorties de leur contexte". Quelques heures plus tard, le préfet du Doubs, Joël Mathurin, revient sur cette scène face à la caméra de France 3 Franche-Comté. "Dans le cadre de l'interpellation des personnes les plus virulentes, une personne dite 'gilet jaune' fait obstacle à l'interpellation par sa présence physique (...) et en voulant ramasser une grande lacrymogène par terre pour la lancer contre les forces de l'ordre. (...) Il y a eu, de façon proportionnée, l'utilisation de cette arme de défense légale", justifie-t-il.

 

Après ces propos, les journalistes de Média 25 diffusent la "'séquence 'brute' sans coupures depuis [leur] arrivée sur les lieux". On voit ce qu'Emma Audrey a filmé plusieurs minutes avant ce coup de matraque. Elle s'attarde sur l'intervention de plusieurs "street medics" qui prennent en charge une personne victime d'un malaise vagal. Jusqu'au moment où un véhicule de police surgit sur une voie de tramway, au milieu de "gilets jaunes" et de passants. Des policiers sortent et courent, avant de s'engager sur la piste cyclable, où le "gilet jaune" reçoit le coup de matraque.

Suite à la réaction du Préfet du Doubs qui déclarait dans la presse que "les images sont sorties de leur contexte", nous avons décidés de rendre public la séquence "brute" sans coupures depuis notre arrivée sur les lieux: https://t.co/K0mA29f933

— Média 25 (@m25_fr) 31 mars 2019

"Les gens rentraient tranquillement chez eux. On a été surpris de voir arriver les policiers en trombe", affirme à franceinfo Frédéric Vuillaume, un "gilet jaune" qui participait à la manifestation (qui n'était pas déclarée). "Quand le fourgon de police est arrivé, je me suis caché en face de l'arrêt de tramway. Je suis sorti et j'ai vu le visage en sang de cet homme. Des 'street medics' l'ont pris en charge", témoigne-t-il.

"La violence existe de façon nette dans cette séquence, car le manifestant est frappé au visage alors qu'il ne fait rien contre la police", décrit Emma Audrey, qui suit le mouvement des "gilets jaunes" depuis ses débuts. La journaliste souligne qu'elle rapporte ces faits dans le cadre de son travail. "On me présente parfois comme une militante : c'est archi faux, j'ai la carte de presse. Je ne suis pas pro-gouvernement, ni 'gilet jaune'. J'ai moi aussi été maltraitée par des 'gilets jaunes' en tant que journaliste, mais je continue de faire mon travail", insiste-t-elle.

"Il était sonné, mais conscient"

Emma Audrey et ses collègues ont mis en ligne une troisième vidéo. Cette fois, on y voit des images au ralenti : le "gilet jaune" regarde la grenade lacrymogène qui roule jusqu'à ses pieds, puis la repousse. Alors qu'il se tourne vers un policier, un autre gardien de la paix, placé derrière lui, le frappe avec son bâton de défense.

[ ALERTE INFO ] Vidéo qui infirme la déclaration (au micro de @F3FrancheComte ), de M. le Préfet du Doubs concernant un fait grave qu'il attribue à la victime du matraquage à la tête lors de la manifestation Gilets Jaunes du 30 mars : https://t.co/W3ebpbDjuq

— Média 25 (@m25_fr) 31 mars 2019

"Le 'gilet jaune' m'a dit : 'J'ai senti quelque chose entre mes jambes, j'ai interpellé le policier pour lui dire.' Puis, il a eu un trou noir", relate à franceinfo Lilian, le "street medic" qui a pris en charge Mathias. "On était deux, il est venu vers nous. On l'a fait asseoir. On a pansé rapidement pour que ça ne saigne plus. Il était sonné, mais conscient, il a très vite compris ce qui s'était passé. Il était au téléphone avec sa maman", ajoute-t-il.

Dix minutes plus tard, les pompiers l'ont transporté à l'hôpital. Il en est ressorti samedi en fin de soirée avec dix points de suture. "La plaie est profonde au niveau de l'arcade sourcilière, mais heureusement, l'œil n'a pas été touché", précise Lilian, qui a pris des nouvelles de Mathias dimanche après-midi. Il a un arrêt de travail de cinq jours, précise de son côté Emma Audrey sur Twitter. "Je l'ai eu au téléphone dimanche soir. Il est psychologiquement secoué par cette violence", rapporte la journaliste.

[Alerte info] Le jeune homme matraqué à la tête par un policier vient de voir un médecin qui confirme un ITT de 5 jours

— Emma Audrey (@emma_audrey_fr) 1 avril 2019

Mathias s'est exprimé uniquement dans L'Est républicain. "Je n’ai jamais fait entrave, ni tenté de lancer quoi que ce soit sur les policiers. J’ai vu une grenade à mes pieds. Je me suis écarté, car j’ai cru qu’elle allait exploser. J’ai interpellé un policier en lui disant de la ramasser", se défend-il dans le quotidien régional. Franceinfo l'a aussi sollicité, mais Mathias ne souhaite pas parler à d'autres médias pour l'instant. 

"Il s'inquiète de la façon dont on parle de lui. Je l'ai vu à plusieurs reprises dans les manifestations, c'est quelqu'un de très calme, souriant et pacifiste", décrit Emma Audrey. "C'est vraiment quelqu'un de très gentil", abonde sa mère, qui participe avec lui aux manifestations de "gilets jaunes", sur Média 25 lundi à la mi-journée. 

Suite à l’utilisation ce samedi 30 mars du bâton de défense souple par un policier lors d’une manifestation non déclarée et infiltrée par des casseurs à #Besançon, le préfet du #Doubs a saisi l’IGPN pour une enquête administrative. pic.twitter.com/hWdwX8Vu7V

— Préfet du Doubs (@Prefet25) 31 mars 2019

Le jeune homme n'avait pas encore annoncé, lundi, s'il comptait porter plainte. De son côté, le préfet du Doubs veut finalement "un éclairage complet" sur l'utilisation de la matraque par le policier. Dimanche dans la soirée, il a saisi l'IGPN, "la police des polices", pour une enquête administrative. "Ça le rassure quelque part, affirme Emma Audrey. Mais ce que tout le monde attend, ce sont les excuses du préfet."

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.