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Lien 4 févr. 2018

L’État, c’est nous

À gauche, la souveraineté est un sujet conflictuel. Faut-il revendiquer cette notion ou la dépasser, voire la combattre ? Pour être populaire, la souveraineté doit-elle être nationale ? Deux livres récents relancent le débat.

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Dans un court essai, l’économiste franco-égyptien Samir Amin s’intéresse à la façon dont les pays du Sud pourraient s’émanciper de la domination qu’exerce la « triade » (États-Unis, Europe, Japon) sur l’ordre international (1). Il évite d’idéaliser la souveraineté nationale, mais souligne que la confondre avec le nationalisme revient à « annihiler toute possibilité de sortir de l’ordre libéral mondial ».

L’auteur, qui a conseillé de nombreux gouvernements du tiers-monde et « non alignés », se réfère aux luttes anticoloniales et anti-impérialistes, et notamment aux deux décennies qui ont suivi la conférence de Bandung (1955). À cette époque, des régimes progressistes cherchaient à mettre en place un « développement autocentré » et à renforcer les coopérations entre pays du Sud. Cette tentative a échoué : non seulement les bourgeoisies compradores — les classes bourgeoises qui profitent du commerce avec les impérialismes étrangers — n’ont pas été durablement chassées du pouvoir par les mouvements populaires, mais le développement de grands pays émergents comme la Chine s’est plié au cadre de la mondialisation existante.

Pour Samir Amin, de nouvelles perspectives pourraient néanmoins s’ouvrir aux pays du Sud, car ceux-ci disposent aujourd’hui d’une maîtrise technologique qu’ils ne possédaient pas dans la période 1955-1975. En reprenant le contrôle de leurs ressources naturelles et en sortant de la mondialisation financière, ils pourraient construire « des projets nationaux souverains dans le cadre d’une mondialisation négociée », stratégies de production industrielle autocentrée et de modernisation de l’agriculture paysanne (à laquelle l’auteur consacre la deuxième partie du livre) nécessitant une forte intervention de l’État. Le concept de « mondialisation négociée », lui, n’est pas détaillé dans cet ouvrage. Mais, dans d’autres textes, l’auteur la définit — sommairement — comme une mondialisation régulée, sans hégémonie d’un ou de plusieurs États.

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Au Royaume-Uni, la sortie de l’Union européenne rend le débat sur la souveraineté plus actuel que jamais. Pour la gauche britannique, que faire du Brexit ? Dans Reclaiming the State (que l’on peut traduire par « Réhabiliter l’État ») (2), Thomas Fazi, journaliste, et William Mitchell, titulaire d’une chaire d’économie à l’université de Newcastle, avancent des réponses. Ils analysent le tournant ultralibéral des années 1980 et 1990 comme un abandon, par les États eux-mêmes, des leviers politiques qui peuvent permettre d’échapper à l’emprise des marchés. Paradoxalement, cet abandon intervient, d’après eux, alors que la fin de l’étalon-or en 1971 offrait des marges de manœuvre nouvelles en matière de création monétaire. Pour les libéraux, il fallait impérativement les limiter, voire les supprimer, ce que vint appuyer la doctrine monétariste, qui vise à strictement contrôler la masse monétaire en circulation. Aujourd’hui, pour les pays membres d’une zone euro acquise au monétarisme, et ainsi maintenus dans le droit chemin de l’« orthodoxie » économique, de telles marges de manœuvre n’existent plus. Mais pour les Britanniques, ni les politiques de la Banque centrale européenne ni, depuis juin 2016, l’ordre juridique communautaire ne peuvent être invoqués pour poursuivre l’austérité. Mitchell et Fazi veulent placer à nouveau la création monétaire entre les mains des élus du peuple et défendent une intervention beaucoup plus forte du gouvernement dans l’économie, y compris par un vaste programme de nationalisations. Un plaidoyer qui résonne comme un appel au Parti travailliste de M. Jeremy Corbyn à saisir une occasion historique.

Aurélien Bernier

Auteur, notamment, de l’ouvrage Comment la mondialisation a tué l’écologie (Mille et une nuits, Paris, 20012).

(1) Samir Amin, La Souveraineté au service des peuples, suivi de L’Agriculture paysanne, la voie de l’avenir !, Cetim, coll. « PubliCetim », Genève, 2017, 104 pages, 9 euros.

(2) Thomas Fazi et William Mitchell, Reclaiming the State : A Progressive Vision of Sovereignty for a Post-Neoliberal World, Pluto Press, Londres, 2017, 320 pages, 18,99 livres.

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