La raison de l'introduction de l'identité nationale dans le Grand débat

En plein débat sur l’injustice fiscale, des économistes s’interrogent sur la meilleure manière d’améliorer la progressivité de l’impôt. Évoquer le « danger » de l’immigration est un moyen de faire reculer la demande de progressivité de l’impôt et de faire accepter une diminution de la redistribution fiscale.

https://www.franceculture.fr/emissions/le-journal-des-idees/le-journal-des-idees-du-jeudi-07-mars-2019

À commencer par la création d’une nouvelle tranche pour les plus hauts revenus, une idée avancée notamment par Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, aussitôt rejetée par le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, au motif que les « Français qui touchent 2500 euros par mois » ne devraient pas voir leurs impôts augmenter. Les décodeurs du quotidien Le Monde montrent que l’argument est fallacieux car il concerne les 20% les plus riches, parmi lesquels 10% émargent bien au delà de 2500 euros mensuels, pas loin du double en moyenne. Encore s’agit-il du niveau de vie rapporté à la taille du foyer, et pas seulement du salaire : « pour l’Insee, un salarié qui vit seul et gagne 2 500 euros par mois se situera dans les 20 % les plus riches, mais un couple doit cumuler 5 000 euros de revenus mensuels pour être considéré de la sorte. Et même 6 500 euros s’ils ont deux enfants. » Les notions de « classes moyennes » et de « riches » sont suffisamment vagues pour alimenter la confusion, alors que Laurent Berger proposait de créer une nouvelle tranche à un taux supérieur au plus élevé actuellement de 45% et qui concerne la part des revenus supérieurs à 13 000 euros mensuels. Il évoquait un taux de 60 % et qui viserait donc des revenus bien plus élevés encore. 

Pour ces sujets complexes, la bonne information est essentielle. Dans les pages idées du quotidien, consacrées à ces questions, l’économiste Stephanie Stantcheva cite une étude sur la perception et la réalité des inégalités qui montre que « la demande de progressivité de l’impôt et de redistribution augmente lorsque les personnes sont informées de la réalité de la répartition des revenus dans leur pays ». Et aussi que « plus l’impression d’ascension sociale est faible, plus la demande de redistribution est forte ». Sauf si la question de l’immigration intervient : plus on y est hostile, moins on est favorable à la redistribution, les immigrés étant alors « perçus comme plus nombreux, moins qualifiés, plus pauvres et plus souvent musulmans qu’ils ne le sont »

Évoquer le « danger » de l’immigration est donc le moyen de faire reculer la demande de progressivité de l’impôt et de faire accepter une diminution de la redistribution fiscale.

_Alternatives Economiques_publie un Hors-série sur l’économie en 2019. Trois économistes de l’OFCE – Pierre Madec, Mathieu Plane et Raul Sampognaro – dressent un état des lieux suite aux mesures du gouvernement pour augmenter le pouvoir d’achat. Et d’abord un constat : il a diminué de 1,2% au cours des dix dernières années, contrairement à la décennie précédente où il avait augmenté de 15%. La crise de 2008 est passée par là, ainsi que la dégradation du marché du travail et notamment l’augmentation des contrats courts ou à temps partiel, mais aussi « le choc fiscal mis en œuvre au tournant de 2010 ». Hausse des prélèvements obligatoires sous la pression des marchés financiers et des règles budgétaires européennes, de la TVA, de la fiscalité locale, écologique et des cotisations sociales des salariés ont fait apparaître « un découplage entre les ménages et les entreprises », bénéficiaires quant à elles du Cice, du pacte de responsabilité et de la baisse de l’impôt sur les sociétés. Paradoxalement, « cette politique a pesé sur le pouvoir d’achat, mais elle a aussi renforcé le caractère redistributif du système en mettant largement à contribution les ménages les plus aisés ». Reste que les mesures fiscales récentes comme la baisse de la taxe d’habitation et des cotisations sociales « n’ont pas suffi à compenser l’effet négatif de la hausse de la fiscalité indirecte (tabac et écologie) et de la CSG ».

En matière d’économie, les politiques exploitent « les résultats de la recherche à la façon dont un ivrogne utilise un lampadaire : pour s’appuyer dessus, pas pour s’éclairer » estimait l’économiste Jared Bernstein. La dernière livraison de la revue Regards croisés sur l’économie (La découverte) porte sur les croyances et les rationalités dans cette science fortement mathématisée et statistique, qui rechigne à s’afficher dans le cadre des sciences humaines du fait de sa prétention à la scientificité des sciences exactes, mais qui ne laisse pas de comporter de nombreux biais idéologiques, voire sentimentaux si l’on pense à l’attachement au libéralisme ou à la théorie du ruissellement. Un champ intellectuel traversé de nombreuses controverses et de salutaires débats, des jeux à somme nulle que nous finissons par arbitrer à nos corps défendants. L’édito d’un riche N° pose la question : « l’économie ne nous raconterait-elle pas des histoires ? » En voici une : 

Au premier jour, Dieu créa le soleil. Et le Diable créa les coups de soleil. Au second jour, Dieu créa le sexe. Et le Diable créa le mariage. Au troisième jour, Dieu créa un économiste. Le Diable réfléchit… Et en créa un second.

Par Jacques Munier

 

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