Eric Drouet : complicité ou provocation de BFM à la commission d'une infraction ?

Eric Drouet est poursuivi pour des propos sur BFM qui sont dénaturés et non spontanés, parce qu'exprimés sur l'interpellation insistante et orientée de Bruce Toussaint. Peut-on dès lors retenir la seule responsabilité pénale d'Eric Drouet - si tant que l'infraction soit commise - sans retenir la complicité ou la provocation du journaliste ?

https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/gilets-jaunes-sortir-de-la-crise-revoir-la-soiree-speciale-de-bfmtv-1123068.html

Eric Drouet est un chauffeur routier, pas un professionnel de la communication, à la différence de l'animateur de la chaîne d'information qui l'interroge. Il y a donc lieu à se questionner sur la bonne foi de l'interpellation du professionnel et de son insistance, d'autant que c'est le présentateur qui oriente le débat sur un "putsch" (!) et non Eric Drouet, qui le contredit en répondant que les gilets jaunes ne souhaitent que discuter directement avec le chef de l'Etat. Le phénomène est très étendu.

Comment s'étonner ensuite du succès sur le "complotisme" dans les réseaux sociaux quand celui-ci est entretenu par un manque de rigueur intellectuelle des professionnels sur une chaîne d'information ?

Il suffit de voir toute l'émission pour voir qu'elle tourne progressivement à un guet-apens médiatique contre Eric Drouet, notamment. Le propos de Marlène Schiappa se fait de plus en plus violent à son égard alors qu'il garde son calme, répond posément et conteste les propos qu'on lui prête. Il conclura en premier et très calmement l'émission sur une demande d'annonces concrètes du président. Le débat a mis en évidence la nécessité de réévaluer les salaires, de rétablir l'ISF, supprimer le CICE et imposer les personnes en proportion de leurs revenus (mettre fin à l'optimisation fiscale).

Au même moment, la chaîne place comme bandeau en bas d'écran : " Sortir de la crise L'engrenage de la violence ", associant nécessairement les "gilets jaunes" à la violence. Marlène Schiappa va jusqu'à affirmer que les voitures des forces de l'ordre sont "criblées de balles" ; alors qu'elle et François de Rugy nient les violences faîtes aux manifestants que leur dénoncent les invités de BFM.

Marlène Schiappa conclut l'émission en s'élevant comme un procureur contre Eric Drouet, lui prêtant des propos qu'il n'a pas tenus et qu'il réfute aussitôt. Elle énonce les accusations que le parquet de Paris reprend.

Cette manipulation médiatique des "gilets jaunes" pour faire de l'audimat confine à la désinformation. Elle révèle aussi un certain mépris de ce média à l'égard des personnes qu'elle invite au prétexte de leur proposer un débat et se faire entendre des autorités, alors que le cas d'Eric Drouet témoigne exactement du contraire. C'est irresponsable en considération de l'étendue du drame.

D'où la colère de Xavier Mathieu contre ce jeu pervers, sur la même chaîne, contre Ruth Elkrief.

 

Prolonger :

- “Vous êtes méprisante” : Xavier Mathieu remet à sa place Ruth Elkrief sur BFMTV Les Inrocks 06/12/18 09h34 

En plein débat sur les “gilets jaunes”, Ruth Elkrief a fait une remarque désobligeante à l'ex-syndicaliste Xavier Mathieu, qui n'a pas du tout apprécié.

La petite remarque de Ruth Elkrief n'a pas du tout plu à l'ex-syndicaliste Xavier Mathieu, devenu comédien. Ce 5 décembre sur BFMTV, dans l'émission spéciale Sortir de la crise, portant sur les gilets jaunes, Xavier Mathieu est monté dans les tours pour exprimer son soutien au mouvement. “Oui, Macron va dégager. Il va falloir qu'il vire cette Assemblée nationale, qu'il ne respecte même pas. Il ne respecte même pas ses élus”, a-t-il déclaré. Après quoi, Ruth Elkrief lui a fait cette remarque : “On voit bien que vous êtes comédien aujourd'hui”, comme s'il ne croyait pas ce qu'il disait, ou qu'il en rajoutait.

Xavier Mathieu, ex-délégué CGT de Continental, connu pour sa répartie, n'a pas manqué d'intervenir alors, hors de lui, comme on le voit dans cette vidéo :

“Vous ne me prendrez pas de haut”

Après l'avoir accusée de "mépris de classe", il enchaîne : “Madame Elkrief, vous ne me prendrez pas de haut. Vous l'avez fait pendant deux heures avec les gens qui étaient en face de vous (...). Des huit, je suis le seul à avoir vécu ce que ces gens vivent. Je sais ce qu'ils vivent”. Difficile de se remettre d'une telle salve de mots. Pour rappel, Xavier Mathieu est resté dans les mémoires pour avoir tenu tête à David Pujadas le 21 avril 2009, en plein mouvement de lutte des salariés de l'usine Continental à Clairoix. Le journaliste lui avait demandé s'il "regrettait" les violences des ouvriers. Il avait répondu : “Vous plaisantez j'espère ?!”, avant d'enchaîner avec la même éloquence nourrie de colère.

 

- Eric Drouet: "J'ai jamais dit que je voulais aller à l'Élysée pour tout casser"

Il a dit qu'il voulait "être écouté, c'est tout"

 

- Une mise en cause immédiate par un préfet pour des propos déformés alors que ce préfet a traîné à le faire lors de l'affaire Benalla

" Eric Drouet (...) est visé depuis ce vendredi par une enquête pour "provocation à la commission d'un crime ou d'un délit" et "organisation d'une manifestation illicite", a appris l'AFP par le parquet de Paris. Selon cette source, c'est le préfet de police de Paris qui a fait un signalement auprès du parquet après les propos du Gilet jaune sur BFMTV mercredi. ". (source)

 

1°) La provocation ne vient pas d'Eric Drouet, c'est le journaliste qui l'interpelle et insinue l'idée d'un "putsch".

Ce qui n'est pas pertinent au regard de tout le débat puisqu'il n'y est nullement question de renverser les institutions ou de prendre le pouvoir, mais de rencontrer l'unique décideur politique pour discuter.

N'avait-il d'ailleurs pas affirmé lui-même qu'il était "l'unique responsable" et invité l'opinion "à venir le chercher" lors de l'affaire Benalla ? Le Figaro rappelle également qu'Emmanuel Macron avait expliqué au Guardian en octobre 2017 " Je ne suis pas fait pour diriger par temps calme. Mon prédécesseur l'était, mais moi, je suis fait pour les tempêtes."

Son silence est d'autant plus incompréhensible et il porte donc une lourde responsabilité à ne pas répondre à l'opinion qui le réclame.

 

2°) La loi pénale est d'interprétation stricte. La provocation ne vient pas d'Eric Drouet.

Une poursuite d'Eric Drouet pour organisation d'une manifestation illicite n'impose-t-elle alors pas de poursuivre tous les autres gilets jaunes et  sympathisants - soit quelques dizaines de millions de Français au nom de qui la justice serait rendue. Cette poursuite ne vise-t-elle pas, au fond, à faire échec à la liberté d'opinion dénonçant une politique de régression sociale prohibée en droit dont l'exécutif et le législatif sont coupables ? Un échec à la loi persistant qui échappe étonnamment à la perspicacité du ministère public.

Le préfet de police dénonce des "faits" au parquet au visa de l'article 40. Il a réagi avec moins de vélocité lors de l'affaire Benalla.

Cette procédure contre Eric Drouet, utilisée pour faire échec aux lanceurs d'alerte et à la presse, soulève donc de sérieuses questions de légalité.

 

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