La confusion de la politique française

Le discours qui gouverne poursuit l’objectif de satisfaire l’optimisation immédiate des profits au mépris du bien-être général (cf. les actionnaires de Carrefour et les licenciements). Ce discours est biaisé car il substitue aux droits des citoyens un rapport commercial. Ce n'est pas d'aujourd'hui et il est regrettable qu'aucun éditorialiste ne critique efficacement cette confusion.

Le pouvoir promeut un modèle faux en prenant pour équivalent – ou même en réduisant - à un objet - un produit de consommation, par ex. - le droit de la personne à exiger l’efficacité d’un de ses droits fondamentaux.

La santé n’est pas un bien de consommation mais un droit fondamental. Le malade n’est pas un client mais un patient. Madame Buzyn a donc pour mission de trouver le financement nécessaire à garantir l’efficacité de l’accès aux soins. L’existence de désert médicaux, de services hospitaliers en sous-effectifs ou débordés montre qu’elle n’agit pas dans le sens que fixe l’OMS.

Le droit de circuler librement est également un droit fondamental qui fait du voyageur une personne titulaire d’un droit pouvant exiger son efficacité. Madame Borne a donc pour mission de garantir à tous les voyageurs au départ ou à l’arrivée du pays de trouver les moyens financiers pour leur permettre d’arriver à destination dans les meilleures conditions de confort et de sécurité. L’accident de Brétigny sur Orge signale le caractère vital de l'effectivité de ce droit.

Le justiciable n’est pas un client non plus. Madame Belloubet a donc pour mission, conformément au principe de la gratuité de la justice, de trouver les financements nécessaire à garantir l’efficacité du droit de chacun d’accéder à un tribunal indépendant et impartial et de voir sa cause entendue dans un délai raisonnable sans que cela lui coûte. L’entrave financière du coût d’une procédure rend ce droit purement théorique.

Ce sont des droits fondamentaux et leur valeur normative contraignante au niveau international exclut leur remise en cause, fut elle obtenue par une "négociation" ou une "concertation" imposée par l’État.

Ces trois exemples établissent la faute de l’État et la mauvaise foi du pouvoir qui ne peut pas ignorer son obligation positive à garantir l’efficacité des droits fondamentaux.

L’État ne peut pas non plus invoquer l’état des finances publiques quand il s’abstient de lutter efficacement à mettre un terme à 200 milliards de fraudes par an (à comparer au déficit de la SNCF, au budget de la justice, au déficit de la sécurité sociale) tout en se ménageant le droit de poursuivre qui il veut (verrou de Bercy). Cette fraude s’élève à 3000 milliards d’euros par an au niveau européen (cette somme est à comparer à l’impécuniosité européenne pour l’accueil des réfugiés, la rigueur contre les Grecs, etc.)

L’accès aux télécommunications, à l’eau potable, à un logement salubre, à un travail décent et une rémunération permettant de vivre dignement sont également des droits fondamentaux ; lesquels ne peuvent donc pas être débattus comme s’il s’agissait d’un bien de consommation.

Des droits n’entrent donc pas dans le champ d’une réflexion reposant sur le principe de la concurrence libre et non faussée qui s’applique au commerce des services et des marchandises. Un droit n’est ni un service ni une marchandise.

Qui dit concurrence dit capacité à comparer efficacement.

Le principe de la concurrence libre et non faussée impose donc une transparence totale et un accès effectif à l’information pour permettre de faire un choix éclairé sur le prix et la qualité.

L’impossibilité de comparer les caractéristiques essentielles entre eux des biens et services est démontrée à chaque scandale alimentaire, environnemental, industriel, social, internet… établissant l’inexistence de la transparence et la grande difficulté d’accéder à l’information.

Ce principe de concurrence libre et non faussé est d’autant moins effectif que le politique, qui l’invoque au nom de la nécessité de réformer, entrave l’accès à l’information par l’adoption de dispositions empêchant d’y accéder et réprimant ceux qui la diffuseraient.

Il y a donc une double contradiction dans l’action publique à confondre, d’une part, ce qui ne peut pas l’être – un droit et un bien de consommation (pour faire échec au premier) - et, d’autre part, invoquer un principe - celui d’une concurrence libre et non faussée - tout en adoptant des normes qui lui font échec.

La mansuétude de la « critique républicaine » - qui est la mission des principaux médias - à ménager l’action politique en omettant de dénoncer ces contradictions de fond, c’est-à-dire la violation des droits fondamentaux, pose de plus en plus question quand le mécontentement et les mouvements sociaux prennent de l’ampleur.

Il est irresponsable d’abandonner à l’opinion le soin de s’émouvoir, seule ou à peu près, de la violation manifeste du droit fondamental et prétendre ensuite dénoncer, tel un Tartuffe, des violences sur les foules, à coup de grenades, de gourdins, de gaz, ou autre palette jusque dans les amphithéâtres d’université.

L’origine de la « démocratie à basse intensité » est donc peut-être à chercher aussi dans la défaillance des animateurs majeurs du débat public qui, jusqu'à présent, ne contextualisent ni n'analysent la situation du pays pour en déduire des mesures correctrices ou critiquer au fond les programmes. Ils se limitent aux personnes du personnel politique qu'ils choisissent de promouvoir, entretenant ainsi la personnification du pouvoir et, par voie de conséquence, l’ubris. Il est ainsi logique que la France ait un président jupitérien.

Cette manière de faire et de commenter la politique par identification n’est peut-être pas étrangère au besoin de certains à s’identifier, faisant le succès et le regain des particularismes ; puisque la violation des valeurs fondamentales - qui font le socle de la société et garantissent le lien social - et la confusion du discours politique - qui les réduit à du consommable - ne sont pas commentées comme elles le devraient.

Cette faiblesse explique le succès des promoteurs de la régression sociale qui procèdent par inversion normative, en faisant prévaloir des arguments inappropriés pour faire échec aux droits fondamentaux des citoyens.

 

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