Cannes : illustration du journalisme de poisson rouge

Le film La fracture sélectionnée pour le festival de Cannes retrace l'action et la répression sanglante des gilets jaunes. Pio Marmaï, qui interprète un manifestant blessé, était interrogé par une journaliste pour savoir s'il avait un message à faire passer à Emmanuel Macron. La presse ne retient que sa réponse et celle de Castaner dénonçant un appel à la violence et oubliant sa responsabilité.

Les rédactions s'entendent déjà à vendre le duel Macron Le Pen alors que les états-majors politiques savent qu'un tel deuxième tour de l'élection présidentielle n'intéresse pas 70% de l'électorat.

Cela donne déjà la mesure du risque d'abstention au second tour, si les rédactions s'abstiennent de trouver des candidats sérieux et des programmes qui corrigent efficacement les inégalités économiques et sociales. Aucun média ne propose à l'électorat un tableau synthétique de la situation économique et sociale ; alors que tous, ou presque, proposent des pages bourse pour les spéculateurs.

Il ne sera pas possible de jouer la surprise comme pour les régionales, dont les résultats devraient conduire à s'interroger sur la qualité du journalisme politique.

L'électorat a une exigence démocratique légitime de fond. Il ne se mobilise que s'il est pris au sérieux. S'il est respecté. Ce qui n'est pas le cas, comme le montre le traitement médiatique de la déclaration de l'acteur Pio Marmaï, décontextualisée et sans rappel historique des violences et des responsabilités politiques.

ACRIMED pose le diagnostic d'un "journalisme hippique".

Le festival de Cannes, dans la métaphore animalière, interroge s'il ne s'agit pas plutôt d'un journalisme de poisson rouge.  Bruno Patino, qui fut doyen de l’école de journalisme de Sciences Po Paris pendant 14 ans, qualifie cela de "civilisation du poisson rouge".

La question se pose logiquement en considération de la précipitation des médias à courir après les réseaux sociaux et à vouloir les gagner de vitesse ; au risque de se ridiculiser, ce qui révèle un mépris de l'information et du public.

L'interrogation est d'importance dans une période électorale.

Comme le montre la recension de la déclaration de Pio Marmaï, l'information est déconnectée de la réalité, sans recontextualisation ni mise en perspectives des dérives politiques (condamnations de l'exécutif des Nations Unies du Conseil de l'Europe et de l'UE pour sa répression sanglante des gilets jaunes, manifestation du 19 mai, loi sécurité globale, réforme des retraites, régression sociale et des libertés publiques ...)

Le 4° pouvoir serait-il aussi médiocre que les trois autres qu'il critique ?

Cela ne peut qu'amplifier le doute sur la profession des journalistes -  qui ont fait le succès de Macron - quant on relève l'écho important qu'ils donnent au propos de Pio Marmaï lors de la conférence de presse sur le film " La fracture " de Catherine Corsini ; tout en omettant de rappeler le bilan dramatique de la répression dont Christophe Castaner est responsable et que ces mêmes journalistes absolvent en lui donnant le beau rôle de dénoncer la violence :

Si Une société se juge à l’état de ses prisons (Camus), la démocratie s'apprécie par le sérieux de son information et de ses professionnels.

En l'état actuel, le journalisme est aussi de basse intensité (Cf. not. l'analyse de Julia Cagé). Il existe des exceptions, mais l'appréciation d'ensemble est très inquiétante dans la perspective de 2022. C'est d'autant moins admissible qu'un risque de 70% d'abstention en cas de duel Le Pen Macron au 2° tour est déjà annoncé.

Il n'y a pas de fatalité. Il n'y a que des abdications.

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