Extraits du Journal de Marie Bashkirtseff
- L'idée que mon journal ne sera pas intéressant, l'impossibilité de lui donner de l'intérêt en ménageant des surprises, me tourmentent. Si je n'écrivais qu'à des intervalles, je pourrais peut-être... mais ces notes de chaque jour ne trouveront patience que chez quelque penseur, quelque grand observateur de la nature humaine... Celui qui n'aura pas la patience de tout lire ne pourra rien lire et surtout rien comprendre. (16 mai 1877).
- Ne cherchez pas autre chose que ce qu'il y a dans ce journal. Je suis scrupuleuse et ne passe jamais sous silence ni une pensée ni un doute. (8 octobre 1875)
- Si j'étais homme, je passerai ma vie à l'écurie, aux courses, au tir (…) Dieu m'a faite femme pour m'empêcher de faire les folies que je voudrais. (4 juillet 1873)
- Un homme fait tout et il se marie après et on trouve la chose naturelle. Mais qu'une femme ose non seulement faire tout mais un rien et on la lapide. Pourquoi est-ce ainsi ? (27 septembre 1875)
- Je n'ai de la femme que l'enveloppe, et cette enveloppe et diablement féminine, quant au reste, il est diablement autre chose. (14 novembre 1877)
- Pauvres femmes ! que d'efforts, de fièvre pour savoir ce qu'apprennent les étudiants es-sciences, tous les hommes en majeure partie. On vous envoie à l'école, et vous apprenez tout naturellement, tandis que nous on grappille, on gaspille les livres, on sait mais sans ordre… (23 décembre 1877)
- La femme avant le mariage, c'est Pompéi avant l'éruption, et la femme après le mariage, c'est Pompéi après l'éruption. (18 avril 1876)
- Rien ne fait autant plaisir que de voir de beaux hommes. (9 septembre 1874)
- Passer une soirée en famille, mais c'est pour l'esprit ce qu'un arrosoir est pour le feu ! (27 octobre 1875)
- Il suffit que je désire pour que rien n'arrive ! (30 décembre 1875)
- Je voudrais seulement savoir si je me suis tellement laissée aller parce que j'aime cet homme ou bien si chaque imbécile en me parlant d'amour peut en obtenir tout autant de moi. (18 mai 1876)
- On a raison de dire qu'un baiser sur la bouche… La tête renversée, les yeux fermés, les bras pendants, je ne pouvais m'en détacher. (19 mai 1876).
- Que suis-je ? Rien. Que veux-je être ? Tout. (3 juillet 1876)
- N'ai-je donc pas d'autre but dans la vie que de m'habiller (…) et penser à l'effet. (3 juillet 1876)
- Me marier et faire des enfants ! Mais chaque blanchisseuse peut en faire autant (…) qu'est-ce que je veux ? Oh ! vous le savez bien. Je veux la gloire ! (3 juillet 1876)
- Je déteste en tout le juste milieu. Il me faut ou une vie… bruyante ! ou le calme absolu. (28 juillet 1876)
- L'art ! si je n'avais dans le lointain ces quatre lettres magiques je serais morte. Mais pour cela, on n'a besoin de personne, on ne dépend que de soi, et si on succombe c'est qu'on n'est rien et qu'on ne doit plus vivre.
(23 août 1877)
- J'ai dix-huit ans. Ce n'est rien et c'est trop. A dix-huit ans, j'aurais dû commencer à être célèbre.
( 23 octobre 1877)
- On ne devient pas un grand peintre comme on le dit : outre le talent, le génie, il y a encore cet impitoyable travail mécanique. (13 octobre 1877)
- Je suis plus en colère que jamais d'être condamnée à l'obscurité de la carrière féminine. (10 mars 1879)
- Soyez bonne fille, bonne mère de famille ! me dites-vous, bornez-là votre horizon. C'est cela, crétinisez-vous ! (11 octobre 1877)
- Je voudrais être homme. Je sais que je pourrais devenir quelqu'un, mais avec des jupes où voulez-vous qu'on aille ? Le mariage est la seule carrière des femmes ; les hommes ont trente-six chances, la femme n'en a qu'une, le zéro ou la banque (…) Jamais je n'ai été si révoltée contre l'état des femmes (…) Je grogne d'être femme parce que je n'en ai que la peau. (30 septembre 1877)
- Je vais mourir mais pas tout de suite ; tout de suite, cela mettrait fin à tout, ce serait trop bien. Je vais traîner mes rhumes, ma toux, des fièvres, toutes sortes de choses. Je vais mourir comme j'ai vécu, salement.
(3 octobre 1880)
- Il y a sans doute trop de femmes-artistes dira-ton, la femme est faite pour le foyer, mais hélas ce n'est pas en leur ôtant le moyen de satisfaire une noble passion qu'on leur donnera l'envie de filer la laine.
(Fragment d'un texte sur la femme et l'art, 1881)
- Pensez donc, sur les quinze femmes de chez Julian, il n'y en a pas une qui ne rirait ou ne se signerait à l'idée de l'émancipation de la femme (…) J'ai été sur le point de me dire qu'il faut envoyer au diable ces viles créatures qui ne veulent pas être traitées en créatures raisonnables (…) J'enrage de découragement quand je me trouve en face de créatures aussi ineptes. (2 décembre 1880)
- Vous ne voulez pas nous instruire et nous émanciper parce que vous croyez que nous déserterons le foyer conjugal, que nous ne raccommoderons plus vos chaussettes. Rassurez-vous ! nous ferons la soupe et nous raccommoderons mais en rentrant chez lui, l'homme trouvera une femme capable de le comprendre.
(20 décembre 1880)
- Parlez donc aux gens comme il faut d'envoyer leurs filles dessiner d'après le nu sans lequel il n'y a pas d'études possibles. La plupart, qui n'hésitent pas sur les plages à conduire les mêmes jeunes filles où elles contemplent leurs danseurs en tenue de tritons, pousseront des cris aigus.
(article sur les femmes-artistes paru dans La Citoyenne, février 1881)
- Ah ! que les femmes sont à plaindre, les hommes sont libres au moins (…) Mais direz-vous, femme supérieure que vous êtes, octroyez-vous-la, cette liberté ! C'est impossible car la femme qui s'émancipe ainsi, la femme jeune et jolie s'entend, est presque mise à l'index (…) et par conséquent encore moins libre qu'en ne choquant point les usages idiots. (20 juin 1883)
- La République, c'est avec l'égalité de l'homme et de la femme, la seule chose au monde à laquelle je sois sincèrement attachée. ( 14 novembre 1880)
- Rester libre. C'est être enchaînée ou se déclasser et donner raison à toutes les calomnies. (30 mars 1883)
- Avoir vingt ans, être homme et en possession de dix mille francs de rente, je donnerai tout pour cela.
(30 juillet 1883)
- Il ne peut plus y avoir rien pour moi. Je suis un être incomplet, humilié, fini. (29 mai 1884)
- La rage de se voir mourir. (30 août 1884)