Il y a cent ans, la social-démocratie et l'extrême-droite s'alliaient pour assassiner

Il y a cent ans, le président social-démocrate Friedrich Ebert et son ministre de l'intérieur Gustav Noske demandaient au fasciste Pabst et à ses hommes de mains d'arrêter et d'assassiner Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, deux autres sociaux-démocrates éditorialistes du journal "Die Rote Fahne" opposés à cette alliance avec la bourgeoisie et l'extrême-droite ("en même temps").

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Prolonger :

Le détail de cette alliance - qui a scellé la dérive nazie allemande - est à lire dans le livre de Sebastian Haffner en lien ci dessus :

Allemagne, 1918 : une révolution trahie

Le régime nazi a persécuté les chômeurs et les travailleurs qu'il jugeait pas assez productifs en les classant parmi les "asociaux". Ce discours réapparaît en filigrane dans la rhétorique néolibérale : L'épreuve du chômage (3/3) Le rêve de l'emploi pour tous rappelle les travaux de Pierre Noël Giraud sur le concept politique "d'homme inutile" (L'Homme inutile - Une économie politique du populisme Editions Odile Jacob).

« En 1918, devant la défaite allemande imminente, les huissiers de l’Empire ouvrirent aux dirigeants sociaux-démocrates la porte si longtemps close et les introduisirent, non sans arrière-pensées, dans l’antichambre du pouvoir. Et voilà que les masses se précipitèrent à l’intérieur, bousculèrent leurs dirigeants et les entraînèrent jusqu’à la porte du pouvoir lui-même. La social-démocratie semblait enfin parvenue à son but. Alors ses dirigeants, élevés malgré eux jusqu’au trône vide par la foule de leurs partisans, n’eurent rien de plus pressé que d’ordonner aux anciens gardiens du Palais de mettre tout le monde dehors. »

Sebastian Haffner raconte la trahison d’un peuple insurgé par ses propres représentants : comment les Ebert, Noske ou Scheidemann, déjà ralliés à l’union sacrée en 1914, consomment la faillite définitive de la social-démocratie. Appelés au pouvoir par le gouvernement impérial pour prévenir une révolution, ils jouent sans faiblir leur rôle, jusqu’à l’écrasement de la révolte de Berlin aux premiers jours de 1919.

Journaliste et mémorialiste, Sebastian Haffner (1907–1999) est l’auteur d’Histoire d’un allemand. Souvenirs (1914–1933). Juriste, il renonce dès 1933 à la magistrature, pour ne pas se rendre complice du régime qui en exclut les juifs. Il s’exile en Angleterre en 1938.

Mise à jour :

1919, année de la paix (3/4)  De chaque côté du Rhin, naissance et mort d'éphémères "républiques socialistes"

 

De Kiel à Berlin, du mouvement spartakiste à la République des Conseils de Bavière en passant, outre-Rhin, par la République d'Alsace-Lorraine, 1919 marque aussi la naissance d'éphémères républiques ouvrières, qui empruntent au modèle de la révolution soviétique et seront réprimées dans le sang.

Emmanuel Laurentin et Victor Macé de Lépinay s'entretiennent avec Jean-Numa Ducange, maître de conférences en histoire à l'université de Rouen et William Irigoyen, journaliste.

L’Alsace-Lorraine, république socialiste en 1919, c’est une fake news ?

William Irigoyen : Non, mais c’est en effet un épisode peu connu de notre histoire. Le 13 novembre 1918, le drapeau rouge est hissé au sommet de la cathédrale de Strasbourg. Cela a l’air d’être anecdotique mais ça ne l’est pas, parce que les sociaux- démocrates strasbourgeois – encore allemands - étaient divisés, entre d’un côté les germanistes, de l’autre les francophiles. Donc ce drapeau rouge est le plus petit commun dénominateur que les révolutionnaires ont trouvé. Pour une instance qui était chargée d’effectuer la démobilisation des soldats en bon ordre, hisser des bannières tricolores aurait créé du désordre.

Jean-Numa Ducange : Paradoxalement, la forte identité régionale, autonomiste, de l’Alsace, favorise les idées internationalistes. Le fait d’être entre deux camps, de ne pas vouloir diviser les troupes, permet d’avoir des projets de républiques autonomes, indépendantes à la fois de la France et de l’Allemagne, sous le drapeau international. Mais s’il permet à cette gauche alsacienne de ne pas trancher, ce drapeau rouge permet aussi de porter haut les idées défendues par la social-démocratie avant la guerre.

Comment ces mouvements révolutionnaires se sont-ils propagés, depuis la mutinerie des marins de Kiel jusqu'à Strasbourg ?

Axel Weipert : A partir de novembre 1918, des soulèvements ont lieu à Munich, dans la Ruhr, à Halle, Leipzig ou Hambourg,. A Berlin bien sûr ils prennent une autre dimension parce que c’est la plus grande ville d'Allemagne et le siège du gouvernement central. Mais si Berlin a joué un rôle fondamental dans la révolution, elle n’était qu’un foyer parmi d’autres. Et chaque révolution a eu ses spécificités. A Berlin, les radicaux étaient très forts. A Kiel, c’était plutôt les modérés. A Munich, c’était une révolution beaucoup plus intellectuelle. Mais au-delà des leurs différences, les révolutionnaires aspiraient tous à mettre fin à la guerre et à l’instauration de conseils ouvriers, considérés comme l’incarnation d’une véritable démocratie. Ce qui rend les recherches et les essais sur cette période aussi passionnants c’est qu’il n’y a aujourd’hui aucun consensus politique sur l’héritage de cette révolution allemande. Chacun la juge à l’aune de ses propres convictions politiques.

Jean-Numa Ducange : La crainte majeure de Clémenceau, c’est que l’Allemagne, après la Russie, bascule dans la révolution sociale. Parce qu’il y a ces conseils ouvriers qui se mettent en place à partir de Kiel dans de nombreuses villes allemandes, et même s’ils sont dans la modération, l’Allemagne vit une situation insurrectionnelle avec une centaine de morts encore dans les rues de Berlin dans les premiers mois de 1919. Quand on lit la presse française de l’époque, la crainte n°1 c’est que cet espace géographique qui va de l’Alsace à la Pologne bascule dans le bolchévisme.

Avec les analyses de Christian Baechler, professeur d'histoire contemporaine à l'université Marc Bloch de Strasbourg, Raymond Ruck, secrétaire général de la CGT en Alsace et de l'historien allemand Axel Weipert.

 

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