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Article 353 du code pénal

Dans ce bref mais puissant roman, Tanguy Viel dissèque les raisons qui ont pu conduire un ex-ouvrier breton, père d’un enfant de dix-sept ans, à jeter à la mer un promoteur immobilier : chronique d’un rêve évanoui qui s’est achevé dans le cabinet d’un juge d’instruction.

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Le genre de la confession n’est pas simple. Le long soliloque, ici à peine entrecoupé d’une petite pause, ce monologue qui ne s’arrête jamais vraiment, est un exercice de style dont la maîtrise n’est pas toujours assurée. N’est pas Camus qui veut. Pas plus que l’on ne fait naître ainsi, simplement, un Jean-Baptiste Clamence. Aussi Tanguy Viel a-t-il pris un risque en écrivant Article 353 du code pénal. Réflexe de juriste ou non, dès que l’on commence, surgit la figure de l’avocat. Mais justement, avouons-le : il a bien fait. C’est un brillant roman que l’écrivain d’origine bretonne, comme son héros, a écrit avec cette longue confession de Martial Kermeur. Il est vrai que le domaine pénal s’y prête. Les propos de Martial ne pas sont recueillis, comme pour Clamence dans un bar d’Amsterdam, mais dans le cabinet d’un juge d’instruction, ce juge qui veut connaître les faits « parce qu’il pensait qu’à l’intérieur d’eux, “les faits”, il y avait la vérité. Comme si elle, la vérité, elle allait émerger toute seule hors de l’eau, sèche et sans ride. Après tout, pourquoi pas ? » (p. 87).

Pourquoi est-il là en face du juge ? C’est précisément l’objet de ce livre. Démêler patiemment l’écheveau des faits pour comprendre comment un homme, à première vue très tranquille, a pu, au cours d’une partie de pêche, jeter par-dessus bord un promoteur immobilier Lazenec lequel est décédé ? Il n’y a guère à discuter ; il s’agit d’un homicide volontaire. D’ailleurs, Kermeur est très vite arrêté, rapidement amené auprès du juge. Beaucoup mieux pour l’enquête : il ne s’en défend pas et assume tout à fait la responsabilité de son acte.

Les faits, puisqu’il s’agit d’eux, se déroulent au même endroit. L’unité de lieu est d’ailleurs quelque peu étouffante, fermée comme la rade de Brest où il se déroulent. On est dans une région, décrit Viel, où l’« on a vite fait de se perdre, à cause de l’épaisseur des nuages ou je ne sais pas », où « les arbres qui font comme fausse mangrove et ont l’air de tomber dans la mer » (p. 145). Lazenec est un promoteur immobilier. Il a du bagout, même une forme de séduction. Il roule dans de belles voitures, tient sa loge au stade de foot local comme on tient salon. Bref, il a tous les atours d’une réussite. Et justement, il a des projets pour la petite ville dans laquelle Kermeur habite. Or l’endroit a besoin de projets, qu’on lui vende du rêve. Les trois quarts de l’arsenal local ont été licenciés. Et si chacun a touché une prime substantielle, on sent sourdre une pointe d’ennui et de désenchantement qui mine le moral de la population locale.

Aussi quand Lazenec arrive avec son projet de station balnéaire, avec son idéal d’un trois pièces vue sur mer prêt à habiter, ce n’est pas seulement le maire Le Goff qui l’accueille à bras ouvert, mais c’est toute la ville. Même Kermeur, chargé de l’entretien de l’espèce de château qui n’en est pas un, s’y met. Il y va de 512 000 francs, la totalité de sa prime de licenciement. Lui aussi cède aux sirènes de Lazenec et achète un appartement sur plan dans ce grand projet qui s’édifiera précisément sur le terrain qu’il est chargé d’entretenir. Mais le problème, c’est qu’une fois les premiers travaux de déblaiement effectués, une fois ce trou béant creusé, il ne se passe plus rien. À part le promoteur qui passe régulièrement et qui affiche sa sérénité, rien ne sort de terre. Un an s’écoule. Puis deux, puis six. Le fait que Lazenec continue de venir est un problème. On a un doute : comment pourrait-il escroquer tout le monde étant donné qu’il ne prend pas la fuite. Puis, au bout de quelques temps, on n’a plus vraiment de doutes, parce que la preuve du forfait, c’est justement le temps. Le projet va connaître le sort de la jolie maquette de présentation, reléguée dans une arrière-salle de la mairie sous la couche de poussière qu’ont permis ces six années. Tout le monde y perd. Sauf Lazenec. Enfin du moins pour le moment.

S’ensuit alors la chronique du désespoir de Kermeur, sous l’œil de son fils Erwan qui grandit pendant ces six ans, et qui le conduit à commettre l’irréparable. La force du roman de Viel, une fois surmontée la difficulté liée au genre choisi tient notamment à l’épaisseur qu’il a donné à ces faits pourtant simples, d’une banalité presque tragique. Il n’y a pas d’exceptionnalité du sordide dans le début du roman. Et c’est mieux car Tanguy Viel n’est pas contraint de passer son temps à maintenir un certain niveau dans la trame. Tout au contraire, l’acte de Kermeur se singularise au fil des pages, au fur et à mesure de la déconstruction qu’il entreprend. On comprend tout, tout de suite. Mais on comprend mieux en lisant parce que l’on rentre dans l’âme de Kermeur, lui à qui l’on demande de « faire de la lumière et encore de la lumière et sans se demander si à force de trop de lumière, oui, les gens comme moi, ça ne pouvait pas les rendre aveugles » (p. 99). Ce n’est pas le premier des romans qui s’articule autour de l’aveu d’un crime. Ce ne sera pas dernier. Mais ce qui en fait la différence, tient à ce que la confession de Martial Kermeur résonne encore longtemps une fois le livre refermé. Rien que pour cela, Tanguy Viel a gagné son pari.

par Thibault de Ravel d’Esclaponle 12 janvier 2017

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