La désespérance sociale fait reculer l'espérance de vie

Deux économistes américains, dont le prix Nobel Angus Deaton, tirent la sonnette d’alarme face à la hausse des « morts du désespoir » aux États-Unis. Suicides et overdoses progressent au point de faire régresser l’espérance de vie. - Vincent Lefort Juin 2018

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Triste bilan de fin d’année outre-Atlantique. L’espérance de vie aux États-Unis a chuté pour la deuxième année consécutive (0,2 ans en 2015, 0,1 an en 2016) passant de 78,9 à 78,6 ans, selon les chiffres du NCHS (Centre national de statistique sur la santé) publiés en décembre. Un fait intrigant pour le commun des mortels mais pas pour les spécialistes de l’espérance de vie qui prédisent cette possibilité dans le monde développé depuis longtemps.

Ce recul de trois mois sur deux années consécutives s’explique notamment par des facteurs traditionnels, comme la permanence de décès liés aux maladies cardiovasculaires et au diabète (la « malbouffe » n’y est pas pour rien), mais aussi et ce qui est nouveau par des overdoses liées à des consommations d’opiacés, médicaments antidouleur (OxyContin, Fentanyl) prescrits par des médecins ainsi que par l’usage de l’héroïne. On parle désormais aux États-Unis d’une « crise des opiacés » : elle fait 175 morts par jour.

La désespérance sociale

Plus largement, cette vague de mortalité serait à rattacher à un phénomène de désespérance sociale. Les prescriptions d’antidouleur sont concomitantes de suicides et d’alcoolisation. Anne Case et le prix Nobel d’économie Angus Deaton, chercheurs à Princeton, mariés par ailleurs et travaillant dans le cadre de la Brookings Institution, think tank réputé de Washington l’ont baptisé « deaths of despair » (littéralement les « morts du désespoir »). Ils l’inscrivent dans un mouvement aux aspects socioéconomiques marqués. Rappelons qu’A. Deaton a passé sa vie à interpréter les résultats d’enquêtes statistiques pour définir les ressorts de la consommation, de la pauvreté, du bien-être.

La disparition de nombreux emplois non qualifiés mais bien rémunérés au cours des dernières décennies a plongé une partie de la classe ouvrière américaine dans cette désespérance. Et ceci notamment pendant la crise de 2008, où de nombreux Américains ont perdu leur logement. C’est la fin des « blue collar aristocrats », classe moyenne définie par sa confiance en un avenir meilleur qui avait arraché des salaires corrects dans l’industrie. Une partie du rêve américain s’effondre.

A. Case et A. Deaton montrent qu’il n’est plus possible à ceux qui ne détiennent pas de diplômes universitaires d’accéder aux emplois les protégeant du chômage (les « good jobs »). Or, c’est précisément au sein de cette population fragilisée, blanche, la cinquantaine, que l’on constate une augmentation importante des décès liés aux overdoses, à l’alcool et aux suicides. Pour les overdoses, on peut aussi risquer l’hypothèse que les patients se plaignent de douleurs diverses et qu’il est parfois difficile pour les médecins de détecter des surdosages d’opiacés.

A. Case et A. Deaton avaient déjà publié en 2015 dans le PNAS une première étude fondatrice faisant état d’une augmentation de la mortalité dans une frange de la population américaine. Ils réitèrent cette fois-ci, car les faits semblent leur donner raison. 

 

Anne Case et Angus Deaton, « Mortality and morbidity in the 21st century », Brooking Papers on Economic Activity, Printemps 2017.

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