Macron : la victoire de la technostructue sur la démocratie

Philippe Frémeaux sur France Culture décrit la nature technocratique du pouvoir actuel dont le jeu est de disqualifier les corps intermédiaires et la négociation sociale et politique (à partir de 9'40")

https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-12h30/journal-de-12h30-du-vendredi-23-fevrier-2018

 

Pour aller plus loin :

Après Macron : http://www.lespetitsmatins.fr/collections/apres-macron/

Macron, le DRH de la République  France, lundi 18 décembre 2017, p. 8

Le chef de l'Etat reçoit en tête à tête les futurs directeurs d'administration avant leur nomination. Une pratique peu habituelle sous la Ve République

Des rendez-vous très discrets, qui ne figurent jamais à l'agenda officiel. Depuis plus de six mois, Emmanuel Macron reçoit dans son bureau à l'Elysée les directeurs d'administration centrale, juste avant leur nomination en conseil des ministres. Pratique inhabituelle, si ce n'est inédite, sous la Ve République, le chef de l'Etat voit les intéressés en tête-à-tête, pour les jauger et leur donner leur feuille de route.

Ces derniers mois, le président a reçu les trois nouveaux directeurs d'administration centrale du ministère de la justice : Rémy Heitz, directeur des affaires criminelles et des grâces, Stéphane Bredin, directeur de l'administration pénitentiaire, et Peimane Ghaleh-Marzban, directeur des services judiciaires. Il a convié aussi le nouveau directeur de la législation fiscale (DLF) de Bercy, Christophe Pourreau. Ou encore le directeur général de la police nationale, Eric Morvan, et le directeur général de la sécurité intérieure, Laurent Nunez. Une liste non exhaustive, tant la pratique est devenue systématique et témoigne de l'exercice du pouvoir du nouveau chef de l'Etat.

Les futurs nominés sont priés de se plier à la nouvelle règle. " Ce n'est pas un rendez-vous de courtoisie pour faire connaissance ", raconte un directeur, qui a été reçu pendant une demi-heure pour un entretien " très dense. J'ai été impressionné par la manière dont le président prépare les entretiens . Il avait lu ma lettre de candidature et avait des questions et des interrogations très précises. J'avais été reçu auparavant par le premier ministre puisqu'il ne serait pas logique que je voie le président sans voir le premier ministre. "

" Une barrière invisible "Certes, les impétrants restent généralement présélectionnés par les ministères concernés, puis passés au crible d'un comité de hauts fonctionnaires sous l'autorité de Matignon. Mais ces rendez-vous ultimes de validation à l'Elysée se font sans la présence du ministre de tutelle, au risque de fragiliser l'autorité de ces derniers, qui se voient court-circuités par l'échelon présidentiel. " Dans la tradition républicaine, le président ne convoque jamais les hauts fonctionnaires car c'est aux ministres de rendre des comptes devant le Parlement, rappelle l'historien Nicolas Roussellier, auteur de La force de gouverner (Gallimard, 2015). S'il a une quelconque influence sur un haut fonctionnaire, il rompt avec la vieille idée de souveraineté nationale. "

M. Roussellier évoque toutefois un précédent. Pendant la première guerre mondiale. Raymond Poincaré, qui estimait que le ministre de la guerre lui cachait ce qui n'allait pas, avait rompu l'usage et convoqué directement les directeurs d'administration, pour s'informer. Mais " hors périodes exceptionnelles, souligne ce professeur à Sciences Po, il y a toujours eu une barrière invisible entre les élus de la nation et la haute administration, censée être impartiale " .

Dans le milieu des hauts fonctionnaires, cette nouvelle pratique fait réagir. " On n'a jamais vu ça! Si Macron contourne les ministres, l'ordre républicain n'est plus respecté, s'indigne un commis de l'Etat formé à l'ENA. L'administration n'est pas supposée être en rapport direct avec le président. Elle est sous l'autorité des ministres. " Pour ce responsable, qui comme tout haut fonctionnaire ne peut pas témoigner à visage découvert, la méthode Macron pose " un sujet politique et un sujet managérial. Ça va loin : non seulement le président nomme des ministres experts au gouvernement, mais en plus il les court-circuite. C'est le triomphe de la technocratie! "

Pour l'ancien ministre de l'intérieur de Jacques Chirac et ex-président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré, " c'est mettre les ministres dans une situation impossible, en minant leur autorité " d'emblée. " Je ne l'aurais pas accepté ", poursuit-il. (...)

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