Les grévistes à Hollande : le "Non" du "Nous" au "Moi je"

Les raffineries en grève dénoncent la violation de la hiérarchie des normes, un subterfuge d'inversion normative, par lequel le pouvoir, mandataire du peuple, favorise le petit groupe des "Moi je" contre l'intérêt général du "Nous" ; le "Moi je" de l'optimisation immédiate du profit, vision à très court terme, contre le "Nous" de l'avenir durable.

 

Alain Supiot, professeur au collège de France, anticipait le problème de la loi sur le travail en dénonçant le confusianisme qui éclipse l'importance du droit  :

" Il faut prendre le droit et son analyse des institutions au sérieux. Il faut cesser d'y voir une sorte de décor qu'on pourrait changer comme on veut. Le fond de la crise que nous vivons est institutionnelle. S'il n'y a qu'une seule chose à retenir, c'est qu'on nous assomme avec des discours sur l'économie, l'identitaire et le religieux. Penser qu'on peut substituer une société ds nombres à ce qui fonde et cimente les cadres institutionnels des différents ordres sociaux qui se disloquent est une illusion ; l'illusion des modernes qui ne peut que produire de la violence. " (Alain Supiot sur France Culture)

Paraphrasant Jean-Claude Guillebaud en appelant à l'opinion, le "Nous" dit "Non" à la loi sur le travail, parce qu'elle menace les droits fondamentaux et l'avenir : "Non, nous ne sommes pas condamnés au choix impossible entre la "naïveté de la résistance et l'abjection du consentement" Au fond, il est tout simplement urgent de ne pas consentir. Aimer l'avenir passe ainsi paradoxalement par un mot de trois lettres qu'il faut réapprendre à articuler : non." (Le goût de l'avenir)

Le pouvoir se délégitime en méprisant les droits fondamentaux. Il a déjà suspendu les libertés publiques et la garantie des droits de l'Homme. En se désolidarisant de la défense des valeurs universelles, il s'identifie - s'associe - alors au "Moi je" de l'égoïsme spéculatif.

Avec la loi sur le travail, le "Moi je" s'attaque aux droits sociaux, qui sont également des droits de l'Homme, et impose une régression sociale prohibée (voir JORF sur lien suivant : Prohibition de la régression sociale (pdf, 1 B)).

Un gouvernement n'est plus le mandataire du peuple s'il adopte pour seule ambition celle de défendre le confort d'un mol embourgeoisement égocentré, inspiration partagée des représentants du FN à ceux qui soutiennent le gouvernement, en passant par le LR et leurs affidés. Ils sont interchangeables. C'est "l'alternance unique". Le quinquennat actuel ne se distingue pas du précédent. "Moi je" et pouvoir ne font dès lors qu'un, l'extrême-droite étant l'idiot utile du capital, son supplétif.

Le gouvernement n'est plus le défenseur de l'intérêt général - le gestionnaire légitime de la société, ayant pour but d'assurer le bien-être général - s'il n'entent que le discours de quelques intérêts particuliers. La somme d'intérêts particuliers ne fait pas un intérêt général.

Les dernières années montrent que le "Moi je" sert la volonté des grands possédants, celle des promoteurs de la mondialisation, la mise en concurrence avec la misère sociale, le dumping fiscal, ...

Le résultat de cette politique du "Moi je" sont les Panama papers, Swissleaks, la crise des subprimes, l'économie casino qui ruine la Grèce, la guerre en Orient et la crise des réfugiés.

Le gouvernement "Moi je" vassalisé est féodal, un mercenaire. Une mentalité politique inféodée est incompatible avec un Etat démocratique moderne. Le "Moi je" répressif et menaçant est une antiquité détestable qui se réfère plus à Carl Schmitt qu'à Jürgen Habermas

S'il reste la forme et le formalisme des institutions, pour servir d'argument de mauvaise foi au "Moi je", l'inversion normative à laquelle procède la loi sur le travail montre que ses promoteurs méprisent l'esprit et le fond de la démocratie.

La loi sur le travail est un exemple de l'inféodation politique à l'argent. Ce texte ne répond pas à un progrès juridique mais à une demande financière. Le politique se réduit à du mercenariat du droit, du lobbying.

Le Droit des travailleurs est ainsi gommé par le souci de la croissance. Mais l'économie n'est pas du droit et la croissance ne se décrète pas avec une loi.

La loi sur le travail témoigne de la confusion juridique du "Moi je" ou de son incompétence. Du bricolage des dirigeants à tripoter et déséquilibrer les institutions.

Le "Nous" populaire en est conscient.

Il conteste à raison le détournement du droit par l'économie au profit d'un petit groupe qui capte l'essentiel de la production de richesses ; creuse les inégalités et dont les fortunes s'évaporent par les mêmes canaux que le financement du terrorisme, la criminalité organisée ; et dont les montants colossaux (UE : 2000 milliards par an + 990 de corruption / France : 150 milliards) donnent l'idée de la mansuétude indécente de l'Etat.

Les montants de la fraude suffisent à montrer que l'économie n'a jamais été aussi florissante et que c'est l'Etat qui est défaillant à percevoir les sommes qui manquent à son budget.

L'argumentation économique de la loi sur le travail est donc mensongère.

Il est mensonger à double titre puisque ce même Etat qui tire prétexte de mauvaise foi des conséquences de sa mansuétude pour les fraudeurs pour évoquer un manque de ressources financières et remettre en cause des droits sociaux.

Le discours du "Moi je" promeut l'enrichissement des tricheurs et la misère des travailleurs honnêtes.

C'est insupportable au " Nous ", relégué dans un fossé ou le " Moi je " l'ignore, le méprise, tant qu'il n'ose pas se rebeller. Le gouvernement dénonce alors l'agression d'une chemise venue licencier deux mille personnes.

La grève des raffineries est le " Nous " qui sort du fossé.

 

Au-delà de la seule loi travail, la grève des raffineries marque l'échec politique à gouverner depuis quinze ans, ou plus.

Un manque d'essence signale l'inadaptation du développement du territoire.

Le manque d'essence signale aussi la vacuité de la propagande institutionnelle ; plus préoccupée à saturer les médias d'un discours abscons, obstrus ; se faire de la notoriété par procuration en s'accrochant au moindre fait divers pour se convaincre de son existence ; plutôt que de consacrer ce temps et cet argent à gouverner.

Il est piquant de voir un premier ministre et un président sans cesse en voyage prétendre gouverner.

Si cela était vrai, l'économie se serait développée plus harmonieusement. Des travailleurs n'auraient pas besoin de faire des centaines de kilomêtres pour aller travailler, déposer leurs enfants à la garderie ou à l'école, trouver un médecin, faire les courses, s'épuiser à courir dans des galeries marchandes ...

Si la répartition des richesses tirées de la production était équitable, un des aspect de la justice sociale,  il n'y aurait pas de travailleurs pauvres, il n'y aurait pas de chômeurs ; les travailleurs ne seraient pas obligés de s'éloigner des bassins d'emplois pour des raisons de salaires insuffisants, de prix immobilier trop élevés, s'installer dans zones désertées par les services publics et que caractérise la réduction ou l'absence d'équipements publics (école, hopitaux, équipements culturels ou sportifs).

Si le gouvernement voyageait moins et se préoccupait un peu plus des 150 milliards de fraudes annuelles....

Les conséquences de la grève des raffineries démontrent donc l'échec politique à gérer le pays et l'inexécution de son obligation d'assurer le bien être général.

Le quinquennat précédent a bien contribué à cette situation et les programmes que LR propose sont dans la continuité de la mise dans le fossé.

 

Les grèves montrent aussi que la gentrification de Paris fait que la capitale n'est plsu représentative de la France, ni la banlieue.

La "diagonale de la misère" montre une France à deux vitesses. Il ne s'agit d'ailleurs pas d'une diagonale mais d'un buisson, pour qui décide de sortir des autoroutes, ces corridors de classes moyennes aisées ou des touristes pressés, et d'emprunter des départentales à la rencontre des petites communes en déshérence, à vendre ou désertées.

Rien à voir avec la France des cartes postales, repeinte à neuf, comme un édifice public avant la visite d'un ministre. Le "Moi je" vit dans l'illusion d'une France Potemkine et le mépris du "Nous".

Le traitement de l'actualité par les possédants de l'outil de production et des médias fait du Potemkine, il évite les causes du mécontentement. Mais ce baratin des "Moi je" est inaudible des "Nous" qu'ils subissent.

C'est ce dédain des "Moi je" que cristallise la loi sur le travail. Les "Nous" qui n'ont rien craignent de ne plus pouvoir espérer autre chose.

Les "Moi je" se fourvoient comme la sociale démocratie allemande en 1919. Noske avait mis "les mains dans le cambouis" pour plaire à la "réaction" et revenir à "sa" normalité. Les "Moi je" ont oublié.

 

Le gouvernement inverse les responsabilités comme il inverse les normes quand il parle de prise en otage par les syndicats.

La grève des syndicats révèle la faillite politique du modèle de société que "Moi je" tente d'imposer par la force.

Un modèle contraignant et captif comme la pénurie d'essence l'illustre, parce qu'il repose sur un nombre réduit de grands fournisseurs monopolistiques qui n'hésitent pas à menacer l'Etat et les Français.

Les grèves permettent donc de faire contraster la faiblesse politique du pays et la nécessité à développer un mode de société permettant l'émancipation effective des individus d'une main mise économique qui admoneste le pouvoir comme il méprise les travailleurs qu'il licencie.

 

Le "Moi je" revendique la liberté de rompre le contrat de travail et promeut la mobilité à son seul avantage.

Le "Moi je" ne propose pas de supprimer le préavis de démission du travailleur.

Cela permettrait pourtant au travailleur d'être très mobile et de se faire embaucher immédiatement ailleurs.

Cela obligerait les employeurs à augmenter leurs salariés s'ils souhaitent garder leurs salariés,

Cela permettre une mise en concurrence des employeurs comme le font ces derniers avec la main d'oeuvre.

Comme les cochons de la Ferme des Animaux, pour le Moi je, "tous sont égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres".

La loi sur le travail est orwellienne.

 

Le gouvernement avait quatre ans pour prévenir les conséquences du modèle dont il a reçu pour mandat de l'améliorer et non de l'aggraver.

Il ne peut pas rejeter sur les grévistes la responsabilité de la conséquence de son abstention à réaliser la transition écologique, énergétique.

Il devait engager une politique du développement durable de proximité et de l'aménagement du territoire.

S'il s'y était attaché, les effets d'une grève des raffineries seraient moindres. On n'en parlerait peut-être pas.

La pénurie d'essence est la conséquence de son impéritie.

 

Plutôt que de stigmatiser l'action sociale, le politique doit s'interroger sur lui-même

Il est la cause principale de la situation qu'il dénonce.

Sa prétention l'aveugle.

Il s'accroche à soutenir un projet de loi néfaste.

La loi travail réduit l'émancipation des populations, les livre à une organisation du travail précaire et à l'optimisation du profit d'un nombre réduit de grands fournisseurs monopolistiques menaçant l'Etat de quitter le pays si la population ne témoigne pas plus d'obéissance ou de discipline au chantage financier.

L'audace du PDG de Total (un profit de dix milliards de dollars en 2015) signale le degré d'abdication du politique à diriger et à réguler la société.

Il n'est dès lors pas étonnant que la loi sur le travail substitue l'entreprise à l'Etat pour l'édiction des normes encadrant le travail.

Cette est loi est un traité de capitulation au capital.

 

Si les travailleurs ne peuvent pas tous faire la grève, les consommateurs peuvent faire celle de la consommation. Limiter leurs achats au strict nécessaire, pour ceux qui n'y sont déjà pas contraint. 50% de la population active française touche moins de 1500 euros par mois (chiffres INSEE),

 

La loi travail doit être retirée car elle signale une dérive politique méprisant la légistique et la hiérarchie des normes.

La loi travail montre que la préoccupation du politique n'est plus le politique mais la finance. Qu'il a substitué l'argent au bien-vivre général.

La loi sur le travail est le signe d'une crise institutionnelle et d'un détournement formaliste des pouvoirs publics au mépris du droit et de la démocratie.

C'est le point d'orgue de quinze années de politique médiocre.

 

Mise à jour :

"Il est hors de question de changer le cadre", a déclaré sur RMC le chef du gouvernement, tout en reconnaissant qu'il pouvait "toujours y avoir des modifications, des améliorations" apportées au projet de loi.

Pressé de dire quelles pourraient être ces modifications, le chef du gouvernement n'a pas précisé : "On verra, mais il n'y aura pas de modification de la philosophie du texte".

http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160526.OBS1268/manuel-valls-des-modifications-possibles-mais-pas-de-retrait-de-la-loi-travail.html

 

 

 

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