"Quand on est livreur, on se fait enc*** par les plateformes numériques"

Deliveroo, Amazon, Uber, Alloresto, toutes ces plateformes numériques se développent de plus en plus en France. La livraison à domicile est devenue un véritable business en plein essor. Créations de start-up, beaucoup d'embauches dans le secteur, mais les livreurs ont très peu de droits sociaux.

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Pas de congés payés, pas d'assurance maladie, pas de formation pour le statut (souvent imposé) d'auto-entrepreneur, la vie des coursiers français n'est pas simple. Il existe peu d'études dans ce domaine. Mais selon l’Observatoire Société et Consommation (L’ObSoCo), ils seraient plus de 10 000 en France. Et leur nombre ne cesse d'augmenter chaque année. Des employés souvent très jeunes, entre 18 et 30 ans. 22 % des Français commandent des repas à livrer, surtout dans les grandes villes. 1 Parisien sur 2 utilise ainsi les plateformes spécialisé. Dans l'Hexagone, le marché n'est pas du tout saturé, il se développe, même si les Français utilisent moins ces modes de livraisons que nos voisins européens, comme l'Allemagne par exemple. Avec près de 460 00 jeunes sans emplois, ces nouvelles entreprises arrivent au bon moment, mais à quel prix ? Témoignages recueillis par François-Pierre Noel.

Mael, livreur à Bordeaux : "Ce dont j'ai peur, c'est qu'ils augmentent le nombre de livreurs. Du coup, mon salaire sera moins important. Aujourd'hui, je suis beaucoup plus précaire."

Mael est livreur à Bordeaux. Il travaille pour plusieurs entreprises de livraisons et notamment les plateformes numériques comme Deliveroo. Depuis septembre 2016, les contrats signés avec l'enseigne britannique ont changé. Auparavant, un livreur était payé 7,50 euros de l'heure, avec des primes entre 2 et 4 euros selon l'ancienneté. Les nouveaux contrats signés sont passés à 5 euros de l'heure. Pire même, ceux sous le régime de l'ancien contrat ont été obligés de signer ou alors ils étaient renvoyés :

Quand on est livreur, on se fait enc*** par les plateformes numériques. Ce qui me gène le plus dans le métier de livreur, aujourd'hui, c'est le statut d'auto-entrepreneur. Un exemple : si une jeune femme commence à livrer, elle doit passer sous le statut d'auto-entrepreneur. Le problème est que si elle tombe enceinte 6, 7 mois plus tard qu'est ce qu'elle peut faire ? Pour moi, elle est obligé d'avorter. C'est violent, mais elle ne peut pas faire de vélo en étant enceinte. (...) Je demande l'aide de l'Etat pour avoir plus de droits. Mais l'Etat ne fera rien car cela emploie tellement de gens que cela fait baisser les courbes du chômages.

Au mois d'août dernier, plusieurs manifestations de livreurs de la société Deliveroo ont eu lieu à Lille, Paris, Bordeaux ou Marseille. Ils reprochent la précarisation de leur contrat. En France, il n'existe qu'un seul syndicat pour défendre les droits des coursiers. Il est à Bordeaux. Arthur Hay est un ancien coursier, viré par une plateforme numérique après sa prise de position dans le syndicat des coursiers girondins.

Arthur Hay, secrétaire général du syndicat des coursiers girondins : "Depuis la loi El-Kohmry, nous avons le droit de créer un syndicat, mais nous n'avons aucune précision sur comment nous protéger ? "

Le statut d'auto-entrepreneur pose problème. Il n'a pas du tout été créé pour une utilisation, comme celle qui en est faite actuellement. Nous ne sommes pas vraiment indépendants. Si on veut travailler pour Foodora ou Deliveroo, on va les voir et ils nous disent : "Ok, tu peux travailler avec nous mais il faut que tu crées ton statut d'indépendant." (...) Nous ne sommes pas des entrepreneurs, il faudrait des lois pour protéger les coursiers, pour les former et les aider.

Le problème vient aussi du manque de formation pour les coursiers, ils ne comprennent pas ce que signifie le statut d'indépendant. Selon le secrétaire général des coursiers girondins, on voit de plus en plus de jeunes livreurs qui ne cotisent pas au RSI (cotisation sociale des indépendants) : "Si il y a un accident, très peu de coursiers sont couverts (...) Il y a aussi l'apparition de livreurs mineurs aujourd'hui. Ils ont, parfois, entre 15 et 16 ans et ils utilisent le compte de personnes majeurs pour gagner un peu d'argent."

Alexandre Fricout, responsable de l’association "Les Bikers Nantais" : "Si on était vraiment indépendants, on devrait être dans un système comme BlaBlaCar"

Quand on ne veut pas être mal vu de son employeur tout en essayant de défendre certains droits sociaux, les livreurs se constituent en association. C'est le cas d'Alexandre Fricout, à Nantes. Une vingtaine de livreurs sont membres de l'association "Les Bikers Nantais". Sur place, les plateformes numériques se développent de plus en plus. Mais le problème est que plus il y a de livreurs, moins leur salaire est important. Comme pour beaucoup de coursiers, le statut d'indépendant lui pose problème, mais c'est surtout la façon dont les plateformes numériques l'utilisent qui gêne ce coursier.

Si l'on était réellement auto-entrepreneur, on pourrait fonctionner sur la même base que BlaBlaCar. C'est-à-dire que l'on arrive devant les plateformes numériques, on leur propose un tarif et ils disent oui ou non. Là, on décide de baisser nos rémunérations, sans jamais rien nous demander et on est mis au pied du mur. (...) On est dans une hypocrisie totale, on se demande si on est dans une subordination à l'égard des plateformes. Nous ne sommes pas salariés, mais on est considéré comme tel. (...) Je pense que la prochaine tactique des plateformes va être de constituer elles-mêmes leurs groupes de représentants de coursiers. On arrive à une situation où ceux qui veulent en vivre correctement n'y arrivent plus.

La livraison attire et pas seulement des coursiers. Dans les grandes villes, des start-up se créent et tentent de prendre le train lucratif des plateformes de livraisons. Se faire livrer son essence, son linge ou encore son petit déjeuner, c'est possible. Mais seulement dans les villes comme Lille, Paris, Nantes, Bordeaux... Caroline et Déborah ont lancé depuis 8 mois, " Baguette à Bicyclette". Le concept ? Se faire livrer ses petits-pains ou croissants au petit déjeuner à Lyon. Une idée qui séduit les particuliers et les entreprises. Caroline sortait d'une affaire qui n'avait pas marché. Déborah, elle, travaille toujours à côté, mais cela devient compliqué car la start-up grandit de plus en plus.

Déborah Libraty, co-fondatrice de Baguette à Bicyclette : "Il y a 8 mois, nous étions à 400 euros de chiffre d'affaires, aujourd'hui, 4000 euros"

C'est vrai que c'est le secteur de la livraison est très critiqué, notamment du fait de la précarité des emplois. Nous, on souhaite que le livreur prenne des responsabilités dans l'entreprise, parce que l'on est dans ce mode "participatif". Pour l'instant, on ne voit que des avantages à la livraison (...) Les livreurs qui nous contactent sont des coursiers chez Deliveroo ou d'autres entreprises. Nous faisons de la livraison le matin, donc ça leur permet d'avoir des créneaux disponibles dans la journée. La livraison c'est quelque chose qui marche et c'est factuel. Il y a 8 mois, nous étions à 400 euros de chiffre d'affaires, aujourd'hui 4 000 euros.

Ce phénomène de développement et de précarisation de l'emploi dans les services de livraison, n'est pas encore très étudié en France. Il existe très peu de chiffres pour parler de cette "zone grise" (les livreurs sous le statut indépendant), comme l'appelle Boris Descarrega, chercheur en socio-économie à l'Obsoco. Ces services de livraisons sont de plus en plus utilisés en France, notamment par les nouvelles générations : près d'un jeune sur deux entre 18 et 24 ans se fait livrer son repas à domicile. Alors que seulement 9 % des plus de 65 ans le font quand ils ont plus de difficultés à se déplacer et plus de raisons d'utiliser ce service. Selon Boris Descarrega, les problèmes de droits sociaux viennent surtout de l'incapacité du gouvernement à contrôler ces nouveaux métiers.

Boris Descarrega, responsable d'études socio-économique à l'Obsoco : "Il faudrait créer un statut intermédiaire pour les livreurs"

Les plateformes numériques profitent qu'il n'y a pas encore de législation, de contrôles, qui permettent de réguler ces choses là, leur but est d'avoir une main d'oeuvre flexible et pas cher. C'est une évidence qu'il va falloir mettre en place des systèmes de régulation sur ce secteur là. D'un côté, on a un droit du travail très rigide en France et de l'autre, un statut juridique des livreurs indépendants que l'on assimile directement à des entreprises. Or, ce n'est pas le cas. Il faudrait créer un statut intermédiaire d'indépendant, qui reconnaisse que ce ne soit pas une entreprise et qui oblige les employeurs (comme Deliveroo, Alloresto, Uber...) à prendre certaines responsabilités comme l'assurance chômage, l'assurance maladie, tout ce qui est lié à l'environnement et l'équipement du coursier. Quand on est indépendant, on est censé être responsable des conditions de travail que l'on s'impose. Mais plus on est précarisé, plus il y a de la concurrence, plus on va être tenté d'avoir des cadences élevées, des temps de repos faibles. On va s'auto-imposer des conditions de travail qui relève parfois de la servitude volontaire.

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