Un sociologue renvoyé de l'école des commissaires de police

Le sociologue Sebastian Roché a été écarté par l'École nationale supérieure de la police, où il intervenait en tant qu’enseignant depuis 1993. Spécialiste des rapports police et population et chercheur au CNRS, il avait critiqué la gestion du maintien de l’ordre pendant la crise des "gilets jaunes". Par Chloé Leprince et Camille Bichler (Les profs se font aussi renvoyer chez les magistrats ?)

https://www.franceculture.fr/sociologie/chercheur-ecarte-de-lecole-des-commissaires-ce-que-dit-sebastian-roche

Le sociologue Sebastian Roché a été écarté par l'École nationale supérieure de la police, où il intervenait en tant qu’enseignant depuis 1993. Spécialiste des rapports police et population et chercheur au CNRS, il avait critiqué la gestion du maintien de l’ordre pendant la crise des "gilets jaunes".

Sebastian RochéSebastian Roché Crédits : PHILIPPE MERLE - AFP

Fin de la collaboration entre Sebastian Roché et l'école des commissaires. Le sociologue et chercheur au CNRS, en charge d'un cours consacré à "L’Analyse de l’insécurité", enseignait depuis 26 ans dans cette école qui forme les cadres de la police de demain : l'ENSP (École nationale supérieure de la Police). Les raisons de cette éviction ? Selon la direction de l'école des commissaires, cette décision coïncide avec "une refonte des orientations et de certains contenus pédagogiques", explique un courrier daté du 20 août, révélé par Libération.

Mais pour le principal concerné, il s'agit avant tout d'une "décision politique". Le sociologue se serait-il montré trop critique à l'égard de la police française ? Ces derniers mois, Sebastian Roché n'a cessé de condamner les agissements des forces de l'ordre lors des manifestations des "gilets jaunes". "Cela montre la difficulté de la police à s’ouvrir à la société à un moment où elle se recroqueville de plus en plus sur elle-même, à son détriment" a déclaré Sebastian Roché à l'AFP.

Violences policières à l'égard des "gilets jaunes" : " Il n'y a pas de comparaison possible, dans toute l'histoire de France "

2 448 blessées, 24 personnes éborgnés, 5 mains arrachées et 11 morts, principalement dans des accidents de la route... C'est le bilan des victimes côté manifestants, dressé par le journaliste David Dufresne. Sebastian Roché s'est appuyé sur ces chiffres, et sur les nombreuses vidéos tournées aux quatre coins de la France, pour critiquer la gestion des manifestants par les forces de l'ordre pendant les manifestations des "gilets jaunes", qui a débuté en novembre depuis 2018. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, le sociologue a dénoncé l'usage du lanceur de balles de défense (LBD), des armes dites "intermédiaires" interdites dans plusieurs pays de l'Union européenne, comme l'Angleterre ou l'Allemagne : 

Les violences étaient telles qu’il fallait, précisément, ne plus utiliser les LBD, comme les Anglais, les Allemands et les Catalans l’ont décidé. https://t.co/rXmgSnUeYz

— sebastian roché (@sebastianjroche) August 26, 2019

Invité de la séquence "La Question du jour" dans les Matins de France Culture, le 3 juin dernier, Sebastian Roché déplorait la violence des forces de l'ordre lors des manifestations et le manque de sanctions à l'égard de ces policiers : 

Il y a eu un niveau d'utilisation de LBD, et des milliers de tirs depuis six mois. Il n'y a aucun précédent en France d'un tel usage d'armes dites "intermédiaires". Pour le moment, environ 25 personnes ont perdu un œil et 5 personnes ont eu la main arrachée. Il n'y a pas de comparaison possible, dans toute l'histoire de France. Sebastian Roché

Comment se fait-il que le gouvernement n'ait pas sanctionné de manière administrative le fait que les policiers ne respectaient pas les règles ? Pourquoi les policiers étaient masqués dans la rue ? Pourquoi ils ne portaient pas tous leur numéro d'identification ? Pourquoi lorsqu'on a vu les vidéos des policiers qui frappaient des manifestations au sol, il n' y a pas eu d'enquêtes ? Sebastian Roché

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Le 09 décembre 2018, Sebastian Roché était l'invité de l'émission "Dimanche, et après" sur France Culture pour évoquer les violences des forces de l'ordre à l'égard des "gilets jaunes". Il comparait le système français au système allemand, qui refuse d'employer la violence, même quand les manifestations dégénèrent : 

 

174 enquêtes ont été ouvertes pour faire la lumière sur les violences policières lors d'affrontements avec les gilets jaunes.

 

À ÉCOUTER AUSSI : Dimanche, et après ?Manifestations des "gilets jaunes" : laboratoire pour une nouvelle doctrine du maintien de l'ordre ? 45 min écouter à 37' 30" Sebastian Roché rapporte que des élèves de l'ENSP n'acceptent pas qu'on discute de la manière d'agir de la police.

 

"Manifestation des Gilets Jaunes à Paris, 8 décembre 2018

 

Les pratiques allemandes sont aujourd'hui considérées comme un modèle, parce qu'elles recherchent la désescalade du conflit et déploient un mécanisme avant les manifestations pour maintenir le dialogue. Il y a toujours un contact entre les organisateurs des manifestations et les autorités. Il y a des différences sur les outils employés, sur l'équipement comme les flash-ball qui peuvent blesser et provoquer des décès. En France, il y a des tirs isolés sur les manifestants et sur les journalistes. Juridiquement, c'est autorisé. Sebastian Roché

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" Crise de légitimité historique de la police

Ce limogeage intervient justement au moment où la police est confrontée à une "crise historique de légitimité", comme le dénonçait le chercheur dans une interview accordée à Libération, le 16 août dernier :

" Les nombreux témoignages vidéo éclairent d’une autre manière l’exercice de la violence d’Etat, et ont plus de force de conviction que des récits oraux. Cela permet de se faire une idée par soi-même de l’action de la police. Ce n’était jamais arrivé en France à cette échelle. Une partie de la population, des journalistes, des avocats, des universitaires estiment que c’est illégitime. La défiance vis-à-vis de la police est alimentée par sa violence, mais aussi parce que de tels actes sont présentés comme légaux "

Dans la séquence "La Question du jour" dans les Matins de France Culture, le 3 juin dernier, Sebastian Roché s'étonnait d'ailleurs du discours du procureur de Paris, Rémy Heitz, qui rappelait que les violences policières commises durant ses affrontements avec les gilets jaunes ne seront “ni éludées ni minimisées" :

Ce qui est extraordinaire, c'est que le procureur de Paris a besoin de rappeler aux Français que la justice doit faire son travail, en pouvant enquêter sur la police. Cela montre la limite du modèle français dans lequel le procureur est nommé par l'exécutif, et les policiers eux-mêmes travaillent sous l'autorité de l'exécutif. Sebastian Roché 

La loi permet à la police d'être violente. La loi permet à la police de vous tuer, d'écouter ce que vous dites, de vous détenir... Mais en démocratie, elle permet à la police de le faire dans un cadre très précis. Lorsqu'il y a une suspicion de violence, lorsqu'une plainte est portée, ou lorsque l'administration elle-même veut se saisir de cette plainte, elle va pouvoir enquêter. Si cette violence a un caractère pénal, l'enquête va être faite par l'IGPN sous l'autorité du procureur de la République, qui va décider si oui ou non, il y aura un procès. En France, le procureur peut juger de l'opportunité des poursuites. Sebastian Roché

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Celui dont vient de se séparer l'École nationale supérieure de la police n’a pourtant pas exactement une réputation de gauchiste dans le giron universitaire. Jusqu’à récemment (et notamment son livre sur l’usage du LBD, qu’il préconise d’interdire), ses travaux comme ses interventions médiatiques lui ont maintes fois valu la contradiction d’autres sociologues. Et si le nom de Sebastian Roché est polémique, ce n’est pas tant pour un propos subversif sur la police que, justement, parce qu’il a souvent fourni au monde politique la charpente scientifique d’un discours “tolérance zéro”.

Réputé avoir l’oreille de nombreux élus tous bords confondus, Sebastian Roché est notamment celui qui, en France, a le plus distinctement articulé “sentiment d’insécurité” et “incivilités”. Par exemple en publiant, en 1996,  Qu’est-ce que l’insécurité ?,  au Seuil, après une thèse soutenue en 1991 qui s’intitulait justement : “Le sentiment d’insécurité” (sous la direction d’Yves Shemeil). A l’époque pas plus qu’aujourd’hui, le “sentiment d’insécurité” n’est pourtant pas reconnu comme un concept et un objet scientifique. Et c’est ce que lui objecte rapidement une communauté de chercheurs, à l’instar de Laurent Bonelli, spécialiste de la sécurité et du contrôle social, qui rappelait déjà dans la revue Territoires, en 2010, que le terme avait émergé dans les années 70, forgé par et pour la classe politique, et mis en orbite avec l’aide des médias.

Alors que l’insécurité s’installait durablement dans le débat public pour devenir un enjeu électoral à partir des municipales de 1983, Sebastian Roché gagne en visibilité dans les médias où il popularisera notamment l’idée que les petites incivilités (la vitre brisée, la boîte aux lettres éventrée, l’interphone défoncé...) sont à la source du sentiment d’insécurité. Mais Sebastian Roché est aussi celui qui, en 2004, soutiendra depuis une étude menée à Grenoble, sa ville, que les jeunes d’origine étrangère sont plus délinquants que les autres. Jusque-là, il n’est pas le seul à le dire. Mais la sociologie tend massivement à pondérer la statistique brute en l’affinant au tamis des conditions matérielles, de l’environnement socio-économique, de la discrimination ou de la relégation. Là où Roché, qui se définit aussi en “criminologue”, frappait les esprits en annonçant par exemple dans Le Point, cette année 2004 : “J'ai, par ailleurs, fait dépouiller tous les dossiers des jeunes jugés par le tribunal des mineurs en quinze ans dans l'Isère. J'ai trouvé que 39,5 % des auteurs sont issus de parents français, et 46,9% d'origine étrangère.” Pour conclure, subversif : “La prise en compte du statut socio-économique n'explique pas tout. Les voyous raisonnent ainsi : “Mon grand-père était face à l'uniforme en Algérie, mon père s'est retrouvé bêtement à l'usine, je suis, moi, face aux policiers.”

En 2005, quand des quartiers se soulèveront au-delà des rocades et du périphérique après la mort de Zied et Bouna dans un local EDF, Sebastian Roché tranchera encore en soutenant que la révolte n’est pas politique ; qu’elle est moins liée à la relégation socio-économique qu’à un clash identitaire, en particulier entre jeunes musulmans chauffés par l’actualité internationale et forces de l’ordre inaudibles. Il est alors à peu près seul, dans le monde des sciences sociales, à parler des émeutes comme d’une “fracture ethnique à la française”. Quelques mois plus tard, il sortira au Seuil Le Frisson de l’émeute, qui trouvera dans les médias un écho rare pour un ouvrage de sociologue. Il y a dix ans, la sociologue des médias Julie Sedel avait comparé dans un article (pour la revue Savoir / Agir) la trajectoire médiatique de deux chercheurs spécialistes de la police : Laurent Mucchielli d’une part, Sebastian Roché de l’autre. Elle recensait pour Sebastian Roché “22 occurrences dans Le Figaro et 6 dans Libération, contre respectivement 5 et 23 pour Laurent Mucchielli”. Ses propos sur les violences policières depuis près d’un an infléchissent toutefois ces chiffres puisqu’on trouve aujourd’hui de nombreuses interventions de Sebastian Roché, par exemple dans Libération.

Son éviction de l’Ecole nationale supérieure de la police suit de peu ses propos critiques sur l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre depuis les premiers samedis des “gilets jaunes”. “Décision politique” ?

La lettre qu’il a reçue relance en tous cas la question de la place de la recherche scientifique dans des institutions comme la police et l’armée.

Dans le passé, les rares cas de chercheurs associés, issus des rangs, avaient buté jusqu’aux tribunaux sur des questions de liberté d’expression et de droit à élaborer une pensée critique (cf. affaire Jean-Hugues Matelly, affaire Philippe Pichon, ...)

Chloé Leprince et Camille Bichler

 

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