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Billet de blog 30 nov. 2015

L'incompatibilité de l'honnêteté et de l'entreprise ?

Selon l'étude d'un cabinet conseil dont La Croix publie les résultats, l'honnêteté ne fait pas partie de la culture d'entreprise. Le marché du travail est imperméable à l'honnêteté. Rien d'étonnant que l'Union européenne accepte 2000 milliards de fraude fiscale par an, de la criminalité financière à laquelle s'ajoutent le coût de la corruption (120 milliards/an).

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Selon l'étude commentée par la Croix, 36 % des salariés constatent des faits irréguliers dans l’exercice de leur métier. Un tiers des travailleurs en France constatent que l'employeur, sinon d'être malhonnête, laisse prospérer une situation anormale.

Cette observation, dans les causes du chômage, est beaucoup moins évoquée - sinon jamais - que le coût des charges sociales, la mobilité, ...

Des exemples récents le confirment : détournement des frais d'enquête dans la police, caisse noire de l'UIMM, prothèses mammaire Pip, Swissleaks, Médiator, sous-traitance dans le nucléaire, ... Le lobbying lui-même soulève beaucoup de questions.

42 %  des travailleurs précisent qu'il s'agit du « non-respect de la sécurité ou de la réglementation », 37 % des « dissimulations, mensonges ou faux rapports », 24 % des « discriminations », 18 % des « défauts de qualité réglementaire des produits fabriqués ou vendus », 14 % des « vols, dégradations ou sabotages », et 26 % disent avoir été « incités par leurs supérieurs ou leurs collègues à enfreindre un règlement ou la loi ».

« 62 % des personnes qui ont constaté des actes délictueux » en parlent à un collègue de travail, à un supérieur ou à un proche. Les 38 % autres se taisent pour ne pas savoir vers qui se tourner, ou estiment que cela ne les concerne pas ou parce qu'ils craignent des représailles (non sans raison comme le montre l'article).

52 % des salariés pensent que « le fonctionnement, la culture ou le règlement de (leur) structure (les) incitent à faire connaître les dysfonctionnements »  et « Une grande majorité des salariés déclarent faire confiance aux procédures existantes dans leur entreprise pour détecter ces fraudes ». Ils comptent sur « le bon sens et le soutien de leurs collègues ou de leur manager pour être protégés s’ils devaient donner l’alerte ».

L'article souligne que « la réalité est tout autre ».

Les "lanceurs d’alerte" « se sont retrouvés isolés, montrés du doigt et finalement licenciés ». Ainsi de Martin qui, après avoir remué ciel et terre pour avoir voulu signaler un risque de blanchiment d’argent, s’est vu licencié… pour raisons économiques.

L'article de La Croix a le défaut de réduire l'honnêteté dans les relations sociales à un cas particulier, une exception, sous le qualificatif de  "lanceur d'alerte" ; alors qu'un "lanceur d'alerte" n'est finalement qu'une personne qui réagit normalement à une situation qui ne l'est pas. L'adoption en droit d'une protection du "lanceur d'alerte" marque la dérive grave des mentalités, une paresse intellectuelle, qui font qu'un travailleur honnête est devenu une espèce à protéger, un panda social.

A limiter le propos au lanceur d'alerte, l'article de La Croix interroge sur un discours social parvenu à distinguer, caractériser, voire isoler (dsicriminer), un comportement raisonnable ; en faire l'exception associée à des conséquences dissuadant quiconque de s'y risquer ; puisque la personne est entretenue dans la crainte - non sans raison - d'être accablée, écartée et décrédibilisée par le système qui dysfonctionne (licenciement des salariés d'Air France, scandale Volkswagen, Laura Pfeiffer, etc.).

Cette impasse peut expliquer l'exaspération et le désespoir de "Billancourt".

L'accumulation des conflits à laquelle la société ne propose aucune solution équitable n'est propice qu'aux tensions sociales. L'Etat y répond par le renforcement de la répression et non pas en garantissant l'accès efficace à des tribunaux indépendants. Cela accroît les déséquilibres et les frustrations qui rendent difficile toute tentative de médiation et convaincre ceux qui les subissent de faire encore confiance aux institutions.

L'article de La Croix interpelle donc sur cette inertie néfaste qui fait qu'un comportement normal et conforme à la norme est un risque voire un obstacle à l'emploi.

Cette grave incohérence devrait être intégré dans la réflexion de la réforme du droit du travail, qui tend, au contraire, à libéraliser le licenciement dont l'article porte à penser que les premiers risquent d'être les gens honnêtes. Une telle évolution crée le risque de réduire l'affectio societatis aux motivations d'une association de malfaiteurs.

Luxleaks interroge sur l'étendue actuelle de la confusion. Le journaliste qui l'a révélée est poursuivi. Comme l'a été Denis Robert.

Le Panda social ne serait-il pas finalement que la conséquence du Panda politique ?

L'article de La Croix : http://www.la-croix.com/Actualite/France/Dans-les-entreprises-les-lanceurs-d-alerte-se-sentent-bien-seuls-2015-11-30-1386649

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