Quand il n'y a plus de légitimité, reste l'autorité.

La légitimité est une notion fondamentale pour comprendre l’organisation politique de notre société. Quand il n'y a plus de légitimité, reste l'autorité. Non pas celle qui s'inscrit dans un ordre supérieur, celui de la Raison et des Idées mais celle qui s'exerce avec force brutale et violence.

Platon nous apprend que l'autorité doit s'inscrire dans un ordre supérieur, celui de la Raison et des Idées. Seul cet ordre peut garantir la pleine légitimité de son exercice sans s'exposer aux velléités de volontés particulières, de la tyrannie de l'opinion et des médias ainsi qu'à leur subjectivité. Il semble que c'est ce qu'ont oublié nos gouvernants depuis vingt ans ou peut-être plus. Peut-être la faute à l'ENA qui fait plus plancher sur Excel que sur "La République" ? Aujourd'hui plus que jamais, nos gouvernants sont arcboutés dans cette conception du pouvoir où l'autorité est considérée comme un accord tacite passé entre citoyens en vue d'assurer l'ordre dans le pays, accord permettant d'en arriver aux plus extrêmes violences.

La conséquence est, entre-autre, que les conduites des gouvernés, c'est à dire nous, se règlent alors sur les normes de cet ordre qui s'accommode de moins en moins du régime démocratique dans lequel nous étions. L'utilisation du passé est peut-être exagérée et nous ne sommes pas encore dans une dictature. Néanmoins, la classe actuelle de gouvernants, soit les vingt dernières promotions de l'ENA, est revenue à la plus familière des formes que nous connaissons à travers nos livres d'histoire... celle des "rois-philosophes". Coxigrue ? Il est fort probable que non car chacun d'entre nous pourra plaquer un nom sur "rois-philosophes". Ils existent pourtant bien ces personnages enflés depuis quelques mois d'un surcroît (surpoids ?) de puissance médico-scientifique nous offrant le savoir et l'intellect. Ainsi se dévoile jour après jours à travers leurs apparitions dans les médias, ce montage caché dont procède l'autorité : une légitimité toute artificielle et trop souvent usurpée.

Il semble évident que l'autorité contient un élément de contrainte et de persuasion. Mais en aucune façon elle ne doit se réduire à l'une ou à l'autre.  Là où la force est employée, l'autorité a échoué. Échec de nos gouvernants. D'autre part, elle est incompatible avec la persuasion qui présuppose l'égalité et opère par un processus d'argumentation. A-t-on vu nos rois-philosophes présupposer d'une quelconque égalité ? Là encore, échec de nos gouvernants. 

Cette perte d'autorité n'est que la conséquence d'une perte de légitimité. Il serait trop simple de fonctionner par antithèses, en opposant légitimité à illégitimité. La réalité est certainement plus complexe et admet des degrés divers. Essayons, pour les comparer, de classer nos gouvernants sur une échelle imaginaire allant d’un maximum à un minimum de légitimité, de l’approbation massive à un consentement plus ou moins réservé pour finir avec un rejet en bonne et due forme. C’est là, et là seulement, que l’on peut parler vraiment d’illégitimité.

Au bout du compte, il n’y a pas de gouvernant intrinsèquement légitime – ni dans son autorité, ni pour l’éternité, mais il en est probablement très peu de totalement illégitimes et qui reposent exclusivement sur la contrainte. Leur légitimité ne fait jamais l’unanimité. Un pays ne reconnaît jamais complètement l’autorité des hommes politiques au pouvoir parce qu’il existe des classes sociales apathiques, des cultures rebelles, des pacifistes, des terroristes, ... ; toutefois, entre les extrêmes, il y a des gens en partie seulement convaincus par les prétentions de leurs dirigeants à la légitimité.

Bien qu’il soit difficile de mesurer la violence et ce qui se passe dans les mouvements dissidents de manière purement empirique, il faut aussi tenir compte de la fréquence des actes de violence, des activités des dissidences, des effectifs de la police et autres indicateurs du soutien populaire. 

Aujourd'hui, la fréquence des actes de violence ne cesse de croître, les activités de dissidence explosent, la police est partout et les indicateurs du soutien populaire sont au plus bas... Peut-être est-il temps de se poser les bonnes questions ?

Est-ce que depuis le mouvement des gilets jaunes fin 2019, ce que nous pourrions qualifier de quasi-insurrections lors de manifestations ne seraient pas un signe fort d’illégitimité du pouvoir ? 

La légitimité confère au pouvoir sa plénitude et sa force. Quand elle est au degré le plus bas de notre échelle imaginaire, il est sûrement temps de poser de nouvelles fondations sans pour autant renoncer à la démocratie.  En effet, même si "la démocratie est le plus mauvais système de gouvernement, à l’exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l’histoire" (W. Churchill), c'est à cette reconstruction démocratique que nous devons nous atteler dès à présent.

En avons-nous et en aurons-nous le courage ? Ce courage qui, pour Platon, est une fermeté réfléchie, c'est-à-dire une fermeté secondée par la réflexion, une fermeté qui ne connait pas le "oui, mais...".

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