Un fabuleux voyage à pied le long de la Saône.
Je vous propose plus loin un premier extrait de mon carnet de voyage.
Quelques informations sur ce voyage.
Amateur de grands périples au bord des fleuves et des rivières, je suis parti à la fin juillet 2001 pour une grande aventure au fil de l'eau. Longer toute la Saône de sa source jusqu'à son embouchure.
Chaque soir, je prenais le temps de m'installer un moment à l'ombre de ma tente pour noter sur mon carnet les événements de la journée.
Agrandissement : Illustration 1
Ce carnet de voyage fit l'objet d'une publication sous deux formats : format poche et format relié.
Pour différencier ces deux formats, les couvertures sont différentes.
(Vous trouverez la description du contenu du livre à cette adresse : "la Saône à pied").
Remarque : Je publierai d'autres extraits de ce livre, d'ici quelques temps.
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Premier extraits de la Descente de la Saône.
La fournaise estivale éclaboussait de feu mon dos et mes bras, et rendait mon souffle âpre et brûlant. Le sac, si léger à mon départ le matin s'était alourdi subitement pour serrer mes épaules en leur étau. C'était drôle comme une marche d'à peine cinq heures pouvait à ce point affecter le corps.
Je traversai Attigny dans une avalanche de soleil. Le sol et les pierres des maisons renvoyaient une clarté aveuglante qui blessait la vue quand on ôtait les lunettes.
Attigny tout juste aperçu, Attigny disparu - et le bitume défilait encore sous mes pas. Vers 15 h 30, mes yeux se posèrent sur mes pieds - l'embout de la chaussure gauche s'était décollé légèrement et celui de droite exprimait pareillement une tentative en ce sens. Je ne m'inquiétais pas outre mesure. L'embout d'une chaussure n'était là que pour l'embellir, n'est-ce pas ? Mes pieds, eux, s'y sentaient dans un confort total.
Après Attigny, la Saône réapparut étincelante sous la cascade de lumière brûlante qui chutait sur la région. Elle s'enroulait en long ruban métallique autour d'îlots de verdure et les parait d'un anneau d'argent.
La route qui la longeait était aussi de bitume, à destination des voitures, mais la seule praticable. Par bonheur, elle suivait le cours d'eau à un mètre de distance.
Sur la berge opposée bruissaient les tiges de végétation, de petits arbres, des herbes sauvages, et au-delà, des prairies que parcouraient des vaches nonchalantes. Une légère brise frôlait ma joue comme elle frôlait les ondes cristallines du ruisseau dans une caresse à peine esquissée.
La canicule et le sac semblaient s'être concertés pour accentuer de quelques degrés leur emprise et leur dureté. Combien de kilomètres jusqu'au hameau « le Hubert », mon étape du soir ? Cinq kilomètres. Et la route qui n'en finissait pas de se prolonger !
Je me serais bien arrêté ici pour camper, malheureusement les lieux ne s'y prêtaient pas : un fossé sur la gauche, la Saône à droite, et la chaussée bitumée droit devant. Quant au vert attrayant de l'autre rive, aucun pont ne permettait de l'atteindre, et même en y mettant de la bonne volonté, je n'aurais pu franchir d'un saut les trois mètres que la jeune Saône déployait maintenant.
Aucune échappatoire possible : il me fallait gagner mon étape.
La fatigue se collait à mes épaules, rendant mon équipement plus lourd encore. La canicule m'assenait des coups de massue à chacun de mes pas.
Un caillou, soudain, se logea dans le creux d'une rainure au-dessous de ma chaussure droite. Rien d'important. Le hasard voulut qu'il dépassait de la rainure, claquait contre l'asphalte et troublait l'harmonie de l'après-midi. Plutôt que de me pencher (et me faire mal au dos) ou déposer mon sac (trop long pour déloger un simple caillou), je relevai mon pied au niveau de ma main et tournait la semelle vers le haut. La fatigue et l'usage intensif de la jambe causèrent une brusque crispation douloureuse des muscles du jarret et de la cuisse. Je rabaissai aussitôt mon pied pour éviter la crampe qui s'annonçait. Heureusement, elle fut très brève.
En reprenant la marche, j'oubliai l'incident et m'évertuai à chasser la lassitude qui s'agrippait davantage. Au fil des pas, il me semblait que jamais route n'avait été aussi pénible. Elle était pourtant d'une platitude inaltérable, quoique sinuant au rythme de la Saône.
Un petit pont se profila au bout d'une course interminable, marquant le terme de la journée. Le Hubert, hameau minuscule, s'élevait non loin de là dans l'écrin des bois, à environ un kilomètre de distance selon la carte. J'étais cependant trop épuisé pour aller jusqu'à lui. J'en avais atteint la frontière et donc l'étape que je m'étais fixée, je pouvais enfin m'arrêter.
Je me mis à scruter les environs à la recherche d'un lieu favorable au camping, peu visible et protégé par des arbres, une menue clairière, par exemple.
Sur la rive opposée, des nappes de verdure s'étendaient de part et d'autre, trop proches de la route toutefois pour m'y installer. Lors de campings sauvages tels que je le pratiquerai assez souvent, la moindre des prudences commandait de camper à l'abri des regards, à tout le moins, hors de visibilité d'une voie passante où circulaient de nombreuses voitures.
Un large panneau dévoilait le nom de l'endroit : le pont aux kayaks.
Un accès goudronné et totalement désert s'échappait de l'orée de ce pont pour s'immiscer entre les prés en ondoyant. Un peu plus haut, une grande ferme élevait des murs épais en face de mes yeux. L'étroit chemin venait s'échouer dans la cour, auprès d'une fontaine débordante d'une eau claire.
Était-ce « Le Hubert » ? Une jeune fille aussi rafraîchissante que la fontaine y répondit par la négative. Le Hubert se trouvait beaucoup plus loin, de l'autre côté de la forêt toute proche.
Des enfants s'égayaient aux alentours. À ma demande, on m'indiqua qu'il m'était possible de camper à proximité.
L'eau de la fontaine me revigora soudain, je m'en inondai la tête et le cou avant d'en prendre dans mes bouteilles pour la nuit.
Je redescendis en direction du pont et m'arrêtai près du filet d'un maigre ru. Un tapis de verdure, bordé de quelques arbres, pas de circulation - j'y serai tranquille pour mon sommeil. Je ne montai pourtant pas la tente, il n'était que 17 h 15. Près de sept heures d'effort quasiment ininterrompu !
En déposant le sac, j'en ressentis toute la lourdeur qui me broyait depuis près d'une heure. Mes épaules hurlèrent de soulagement.
En délaçant les chaussures, je remarquai que l'embout de chacune d'elles était maintenant clairement décollé. Assis sur l'herbe rase, l'eau du ruisseau coulait agréablement sur mes pieds. À part la fatigue bien compréhensible de la randonnée, ils étaient impeccables, pas une égratignure, pas une ampoule. Après une courte baignade dans le ruisselet, ils étaient comme neufs.
Peu après, le propriétaire de la ferme passa par là. Plutôt que de camper sur le sentier herbeux, il m'invita à m'installer dans le pré en face, ce que je fis volontiers, imprimant mes longs pas dans l'herbe haute par endroits.
Tout se déroulait parfaitement ; il m'avait en outre indiqué un chemin qui me conduirait aisément au « Hubert », car la forêt déployait ses racines jusque dans la Saône, il me fallait donc traverser les bois en diagonale.
Il faisait bon étendre ses pieds sur les tiges souples des prés, en prenant garde de fermer derrière soi la moustiquaire de la tente afin d'éviter l'invasion des petits visiteurs, fourmis, moustiques et autres bébêtes dont les baisers nocturnes laisseraient une piquante démangeaison.
Je fixai l'heure du coucher à 20 h 30. À 19 h cependant, la chaleur était aussi étouffante à l'intérieure de la tente que durant ma progression. Le soleil toujours fort tombait directement sur la toile, transformant l'atmosphère interne en une étuve.
(A suivre)