CREDIT AGRICOLE : L'HEURE DE VERITE

Un jugement - attendu par dix millions de sociétaires - sera rendu le 19 janvier par le TGI de Saintes. Il dira ce que risquent les honnêtes clients des caisses de Crédit Agricole lorsqu'ils refusent de rester passifs. Les dirigeants peuvent-ils, dans le cadre de la loi du 10 septembre 1947, pour se protéger de tout contrôle, les exproprier en les désignant comme « mauvais sociétaires » ?

Peut-on virer les propriétaires d'une banque coopérative  ? La question n'est pas banale... et la décision du tribunal sera d'une importance considérable. Sujet explosif : il y a (hélas) des captations de coopératives comme il y a des captations d'héritages.

Le Tribunal de Grande Instance de Saintes se prononcera sur la situation de Lucien Normandin (75 ans) et Richard Baron (64 ans), sociétaires sans problème - depuis plusieurs décennies - de leur coopérative, la « caisse locale de crédit agricole mutuel de Saintes ». Sociétaires brutalement virés pour cause de vigilance dérangeante.

      Le respect des valeurs

Qu'est-il reproché aux deux clients de la Banque Verte ? D'avoir organisé – avec les élus de la région et les salariés du siège – la résistance au déménagement vers La Rochelle, considéré par tous comme fâcheux et préjudiciable.

Habitués à agir à leur guise - sans tenir compte de l'avis des propriétaires - les dirigeants se sont sentis menacés. Avec la crainte que ces sociétaires aillent plus loin... et mettent leur nez dans la gestion quotidienne comme dans les choix stratégiques. Et exigent le retour aux objectifs initiaux et le respect des valeurs. Pour les dirigeants, les sociétaires trop actifs, trop curieux, sont dangereux. Des « mauvais sociétaires » qu'il faut éliminer avant qu'il ne soit trop tard...

Ce sera, dans tous les cas, le 19 janvier, l'heure de vérité pour la gestion des banques coopératives. Pour le respect de la loi. L'heure du choix pour l'orientation de l'économie du pays : les vieux démons du profit à tout prix et de la spéculation sans vergogne... ou le renouveau du seul projet viable, celui des utopistes qui ont inventé les alternatives porteuses de futur. Et qui en ont fait une loi, la loi du 10 septembre 1947, pensée par le CNR (Conseil National de la Résistance).

      La question centrale du contrôle

Seuls les sociétaires (en tant que propriétaires de la société) sont en mesure d'exercer un vrai contrôle et d'interdire les dérives. C'est bien le problème pour les dirigeants... qui se réclament, en pratique, de la liberté du renard dans le poulailler. Pour eux, les sociétaires sont devenus encombrants, s'ils posent des questions, et ceux qui veulent faire leur devoir doivent être éliminés.

Démocratique, le contrôle est en principe parfait... mais la démocratie est manipulée, détournée. La construction pyramidale, à étage, est conçue comme un filtre écartant les curiosités. Les AG locales sont folkloriques, réservant peu de temps au débat, à l'examen des dossiers, aux décisions. Les élections sont jouées d'avance, c'est le règne de la cooptation. Les Procès Verbaux déposés au greffe du tribunal sont creux, rien d'authentique. Les procurations sont massivement collectées en blanc et le quitus est automatique. Les statuts ne sont pas diffusés, ni disponibles. Etc... La transparence est une fiction.

Michel Abhervé (longtemps professeur d'université enseignant l'ESS, cette Economie Sociale et Solidaire à laquelle appartiennent les banques coopératives) a confirmé, sur son Blog pour la revue « Alternatives Economiques », le caractère surréaliste des Assemblées Générales des caisses locales. Le 26 mars 2012, avec humour et pertinence, il parle de gâchis. Titrant « Une Assemblée générale de caisse locale de banque coopérative bien ordinaire : approbation, cooptation et cocktail ». Juste, précis et imparable !

Et la confusion devient totale : la banque coopérative a des filiales commerciales, des banques commerciales pour filiales (LCL) ! Et une filiale cotée en Bourse , la Caisse Nationale... qui siphonne l'argent des sociétaires, l'argent des caisses locales et régionales, l'argent du « sans but lucratif », les excédents qui devraient être redistribués... Le Crédit Agricole (Mutuel?) est devenu carpe et lapin, chèvre et chou, mouton à cinq pattes ! En dehors des lois valables pour tous...

      La dynamique

Désespérant, l'aveuglement et la passivité des grands médias ? La prudence peureuse et irresponsable des politiques ? Les connivences et complicités ? Les manoeuvres de rétorsion ? Bien sûr... Tout est fait pour organiser l'impuissance des sociétaires. Dés lors que ces derniers cèdent au chantage, il n'y a plus de contrôle. Totale liberté pour les initiés.

Mais la dynamique est encourageante ! Intrigués, les observateurs commencent à briser l'omerta. Et les initiatives se multiplient et convergent. L'attente est immense. La NEF prétend y répondre en proposant une banque coopérative « propre », intègre. Nicolle Neuville (dirigeant l'ADAM) s'intéresse, paradoxalement,  au droit coopératif... pour les investisseurs.

Gérard Faure-Kapper, présenté par Vincent Jaouen (dans Marianne du 22 novembre 2017) comme le Robin des Bois de la banque – poursuivi en diffamation par le Crédit Mutuel du Nord - est acquitté, le 22 décembre 2017, par les juges de la 17eme chambre correctionnelle de Paris qui lui donnent raison. David peut gagner contre Goliath.

Les questions concernant le sociétariat se sont multipliées et viennent de partout. Le problème, celui des formes variées de l'escroquerie au sociétariat, est souvent formulé de façon très directe : « le sociétariat, c'est pour de vrai ou pour rire ? »

      L'économie de demain

La vraie question est, finalement, celle du respect de la loi fondamentale du 10 septembre 1947 comme socle d'une économie viable pour demain. Un choix urgent qui doit écarter tous les faux-semblants. Trop de coopératives ne sont en fait que des façades bien pratiques, derrière lesquelles se cache l'enrichissement de quelques initiés.

Il est important que justice soit rendu à Lucien Normandin et Richard Baron car leur agression est inacceptable, et il leur a fallu beaucoup de courage pour résister. Beaucoup d'énergie pour se pourvoir en Justice, trouver un avocat, financer la procédure... alors qu'il ne s'agissait (en apparence) que d'une question de principe. Mais ils ont changé la donne. Grâce à eux, les sociétaires ont retrouvé une colonne vertébrale. Les escroqueries au sociétariat ne sont plus glissées sous le tapis.

Leur dossier est exemplaire et pose les questions de fond. Et celle de l'honneur. La situation est à ce point caricaturale que l'évidence a franchi tous les barrages. Les médias locaux et régionaux ont fait le travail. Dans "Sud Ouest", Séverine Joubert a publié, le 2 décembre, un article de grande qualité, s'interrogeant sur l'identité mutualiste, les bons et les mauvais sociétaires, les boucs émissaires... Et la « mouette rieuse » questionne le manque de dignité reproché aux sociétaires évincés !

Le reportage de France 3 Poitiers (1er décembre – Valérie Prétot - 1'27) est lui aussi éclairant, évoquant - avec les interventions de Richard Baron, Claudy Valin (avocat des sociétaires) et Magalie Rougier (avocate du CA) - un « procès qui pourrait faire date ».

"Nicole Bertin Infos" (Nouvelles de Saintonge) a couvert le dossier de façon très complète : le 1er novembre 2017, interview de Lucien Normandin ; le 28 novembre, annonce du procès « après l'exclusion de deux sociétaires du CA » ; le 5 décembre, compte-rendu....

Il apparaît que, peut-être, le pot de fer ne réussit pas toujours à fracasser le pot de terre. Que l'arrogance ne gagne pas à tous les coups.

Beaucoup de français sont en attente d'une économie alternative, qui est purement et simplement (à court terme) la condition de notre survie. Et la compagne des choix écologiques, du respect de la planète, des objectifs raisonnables, de l'urgente lucidité. Il faut donc imposer le respect de la loi. C'est possible. Les magistrats peuvent le faire.

 

VOIR :

Billet de Michel Abhervé (26 mars 2012) :

     https://blogs.alternatives-economiques.fr/abherve/2012/03/26/une-assemblee-generale-de-caisse-locale-de-banque-cooperative-bien-ordinaire-approbation-cooptation-et-cocktail

 Article Sud Ouest (2 décembre 2017) / site AREMUT (Association pour la reconquête du mutualisme :

     http://aremut.over-blog.com/2017/12/ce-qui-se-cache-derriere-l-exclusion-de-deux-societaires.html

Article Nicole Bertin Infos / interview Lucien Normandin (1er novembre 2017) :

     http://nicolebertin.blogspot.fr/2017/11/proces-opposant-lucien-normandin-et.html

Sujet FR 3 Poitiers (1er décembre 2017) :

     https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/charente-maritime/saintes-deux-anciens-societaires-du-credit-agricole-contestent-justice-leur-exclusion-1376423.html

Article Marianne (décembre 2017) :

https://www.marianne.net/societe/proces-le-robin-des-bois-des-banques-gagne-contre-le-credit-mutuel

Mediapart / Patrick Le Cellier /10 avril 2013 / Les valeurs /Frédéric-Guillaume Raiffeisen, l'oeuvre :

     https://blogs.mediapart.fr/patrick-le-cellier/blog/100413/transparence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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