Sans correction, un article paru dans Presse-Actualité (Bayard Presse) en janvier 1974.

Retrouvé et relu un message de Cavanna en réaction (« tu as à peu près compris Charlie-hebdo, HK, tout ça. T'es bien le premier ») qui m'a fait plaisir à l'époque. C'était hier...

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Bête et méchant ou férocement tendre et intelligent ? Entreprise nihiliste négative et irresponsable, pour tourner en dérision les valeurs établies, ou confiance naïve dans la supériorité des causes justes, dans la valeur de la tolérance et de la conscience stimulée, dans l'efficacité de l'intelligence acide et du rire décapant ?

Charlie-Hebdo, « dont chaque numéro met un point d'honneur à dépasser le Figaro en bêtise et en méchanceté » (1), échappe à toute classification simpliste. C'est un phénomène journalistique unique. C'est aussi un langage neuf, une complicité particulière entre rédacteurs et lecteurs. Le miroir d'un mode de pensée et d'une conception des rapports humains qui sont pour certains une façon de vivre. C’est enfin une communication agressante...

Huit feuilles de papier pas luxueuses du tout, pas même glacées et un auto-financement qui refuse toute part à la publicité (« qui rend con ») : lancé par quelques copains bourrés de talent, mais sans capitaux, Charlie-Hebdo (à l'époque « Hara-Kiri ») était un défi aux difficultés de la presse et à la liberté d'expression. C'est aujourd'hui un succès journalistique.

Quand un succès journalistique est traîné en justice par le pouvoir à tous les coins de pages, quand il suscite des antipathies définitives mais fait vibrer des couches entières de la population et leur donne un langage commun, quand il est cité par ses grands confrères et quand de « très sérieuses personnalités » le prennent à l'occasion comme point de référence ou de comparaison, enfin quand des centaines de milliers de lycées descendus dans la rue coiffent, à sa suite, M. Michel Debré de l'entonnoir de la folie(2) c'est plus qu'un succès : un phénomène sociologique.

Laissons de côté, pour le moment, le phénomène sociologique... (l'expression fera bondir Cavanna : « Dire que nous avons fait ce canard pour sortir de toutes ces conneries... et que nous nous retrouvons en plein dedans ! »). Commençons « la belle histoire du groupe Hara-Kiri » ou « un succès story dans l'underground ».


Bernier et Cavanna

Hara-Kiri, c'est d'abord la rencontre en 1960 de deux hommes, de deux personnalités, et d'un même besoin : « Créer un journal formidable pour le plaisir de gueuler que tout est dérisoire et con ; tout »(3). Tombant dans les bras l'un de l'autre, Bernier et Cavanna « décident donc en pleurant de joie de faire un grand vrai chouette journal marrant et qu'on va leur montrer à tous ces cons ! »(1).

Projet séduisant mais difficile qui fait dire à Wolinski, dix ans plus tard : « Que celui qui trouve un emmerdement que Cavanna et Bernier n'ont pas eu, nous écrive : il a gagné ! ».

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Jusqu'à 25 ans, Cavanna affirme avoir travaillé sans se poser de questions. D'abord, dès 16 ans, manœuvre maçon comme son père, puis ouvrier maçon pendant plusieurs années avant de partir tourner des obus en Allemagne, réquisitionné par le STO. N'ayant pas résisté aux plaisir du sabotage, il se retrouve dans un camp avant d'être libéré par les Russes. Au retour, il retrouve sa femme, elle-même déporté politique, travaille en usine puis devient rédacteur... de devis pour des installations industrielles de brûleurs à mazout.

Lorsque sa femme meurt, pendant l'été 49, des suites de sa déportation, Cavanna a 24 ans. Il laisse tout tomber. « Jusque là, je ne me demandais pas pourquoi je bossais. Je bossais. Parce que c'était comme ça ! Qu'un mec ramène la paye à la maison, c'est normal, non ?... Là, j'ai eu un trou noir et j'ai décidé de faire du dessin. Tout au long de ma vie, j'avais eu une vague envie de faire ça. Tu sais comme on peut en avoir quand on est môme et que les potes à l'école te disent que tu dessines à peu près bien. Mais c'était pas torturant : faut pas que je fasse ça à la vocation, c'est pas vrai.

Alors j'ai commencé à cavaler les journaux avec mes dessins sous le bras. Ça a été dur. Vachement dur, comme tout. Je connaissais absolument personne... Tu sais, un fils d'ouvrier, c'est pas du tout comme un fils de bourgeois, de prof, d'instit, de n'importe quoi, même d'employé de bureau, qui n'est pas ouvrier. C'est tout à fait un autre monde... Je savais même pas téléphoner, j'avais la trouille au téléphone.

Voilà, j'ai réussi péniblement à vivre de mon dessin, puis après, à vivre pas trop mal et puis je me suis aperçu que c'était rudement merdeux, qu'il fallait faire des conneries pour « ICI PARIS », pour « FRANCE DIMANCHE », pour des tas de petits canards aussi. Enfin, t'arrivais à tirer ton bœuf, à le tirer très bien... mais en faisant vraiment de la merde. Dès que tu faisais quelque chose d'un peu..., tu pouvais pas y arriver. Aucun journal n'existait qui aurait pu passer des dessins un peu moins cons, enfin, comme j'avais envie d'en faire... Il n'y avait qu'une seule solution, c'était de faire ton journal. A ce moment là, j'ai connu Bernier et on a fait un canard qu'on vendait dans la rue à l'accrochage. Puis on a fait Hara-Kiri qui s'est vendu dans la rue aussi pour les deux premiers numéros et à partir du numéro cinq, progressivement, en kiosque ».

A cette époque, Bernier, originaire de Lorraine, venait de faire la guerre d'Indochine et rentrait «sans ses illusions et sans son estomac ». Tout en participant à la conception du journal, il a surtout une responsabilité essentielle : la vente.

Depuis, Georges Bernier est resté le gestionnaire de l'équipe, directeur de publication de tous les titres des Éditions du Square (S.A.R.L. Au capital de 30.000 F, en petites coupures), qui publient : Hara-Kiri mensuel, Charlie-Hebdo, Charlie-Mensuel, La Gueule Ouverte, complétés par les livres de la série Bête et Méchante.

Parallèlement, sous le pseudonyme de « Professeur Choron » (la première adresse de Hara-Kiri était 4, rue Choron), Bernier continue à écrire, pastichant une « Madame Express » qui préférerait aux informations pratiques un commentaire très personnalisé de l'actualité, proposant des fiches de bricolage rigoureusement inutilisable qui sont un hommage permanent à la civilisation du gadget et tenant, avec beaucoup de conscience professionnelle, la rubrique « écrivez-nous si vous avez du temps à perdre ».

Cavanna est demeuré le rédacteur en chef de Charlie-Hebdo, le directeur (?) de Hara-Kiri mensuel (dont le rédacteur en chef depuis deux ans est Gébé), l'ange tutélaire (??) de Charlie-Mensuel (rédacteur en chef Wolinski), et l'objet d'une vénération intense et jamais démentie de toute l'équipe de la rue des trois portes !

Tous les membres de l'équipe, y compris Cavanna, sont pigistes dans une entreprise dont la responsabilité financière appartient à Bernier.


Surtout commencer sans argent !

Le premier numéro d'Hara-Kiri, daté du 1er Octobre 1960 a été tiré à 10.000 exemplaires, tous vendus à la criée dans la rue. C'est aujourd'hui un objet de collection introuvable. Cavanna et Bernier avaient tout fait : dessins, textes, photos, mises en pages, diffusion. Un petit imprimeur qu'ils connaissaient avait accepté de courir le risque : ils partaient sans argent.

« Pour commencer ? Il faut surtout que tu n'aies pas de fric, que tu ne te procures pas de fric ! Si tu as du fric à toi, mets le dans le truc, tu as toutes les chances de le paumer... mais surtout ne te fais pas financer parce que là tu n'es plus toi-même. Même pas par les lecteurs(4)... Il faut que personne n'ait de contrôle sur toi, que personne n'ait le droit de dire « ça ne me plaît pas, vous êtes trop ceci, pas assez cela... » Il faut partir tout petit.

Dès le numéro 3, ils tentent un début de commercialisation dans quelques kiosques de Paris concurremment à la vente dans la rue « à l'accrochage ». Au numéro cinq ou six, ils couvrent tous les kiosques de Paris. Sous le titre du n°7, apparaît la formule « Journal Bête et Méchant » : en page 3, la lettre d'un lecteur surpris et choqué qui, bien involontairement, vient de fournir cette définition : « Non seulement vous êtes bêtes, mais vous êtes bêtes et méchants ».

Cavanna, qui rédige tous les textes du journal, ne signe pas « ou Sépia pour faire moins métèque, ou bien Trix pour faire tout à fait gaulois ». Il change de style et fait du pastiche pour faire croire qu'il y a beaucoup de monde. Les premiers collaborateurs à s'intégrer à l'équipe (Reiser et Fred) sont des dessinateurs et il cesse très vite de dessiner.

 

Les interdictions

En 1961, au n°10, Hara-Kiri est interdit comme « dangereux pour la jeunesse », ce qui est pour Cavanna, une « pure connerie », « Le moindre journal pour gosse actuel est dix fois plus méchant que ne l'était Hara-Kiri. Ça a duré neuf mois. On est allé se faire chier à gueuler au Ministère de l'Intérieur, avec ces cons là... Quand on a repris, on a tenté l'expérience sur toute la France. On s'est risqué avec 25.000 exemplaires. Le démarrage a été long et dur mais on a toujours eu la vente des bouillons à la criée... C'est vraiment ça qui a financé le journal, autrement il n'y avait pas moyen... »

En 1961, Wolinski est soldat en Algérie. Il envoie ses premiers dessins à Cavanna. « J'ai trouvé que c'était bon. Alors je lui ai fait signe et il est venu bosser avec nous. Reiser, je le connaissais. Gébé, c'est pareil. Il est venu un jour proposer des dessins, c'était bon. Cabu également, et Fournier... et Topor. Alors, dans l'énorme flot... Parce que, dès qu'on a vu qu'il y avait un canard un peu moins con que les autres qui paraissait, tous les dessinateurs se sont précipités dessus, tous ceux qui rêvaient de faire quelque chose de pas trop con... Mais il ne suffit pas de rêver, il faut encore en avoir la capacité. Maintenant encore, c'est immense et décourageant le paquet qui arrive. Moi, je cherche désespérément l'oiseau rare : je voudrais des jeunes, qui écrivent, qui dessinent, qui aient quelque chose dans le buffet, et puis... disons qui ont du talent ».

Hara-Kiri, en fait, n'est plus et n'a pas été longtemps un journal réellement underground : il a, au contraire, choisi de passer par les circuits traditionnels de distribution, à travers les NMPP. Il parvient cependant à préserver ce qui est le principal moteur de la presse underground : une totale indépendance et une auto-censure limitée à un strict minimum.

Pas de publicité, pas de sujet tabou. Plus encore : l'équipe cherche à assurer son indépendance par une trésorerie saine, en conservant des structures artisanales légères et sans se laisser coincer dans la spirale de la croissance. Ce qui est la moindre des choses lorsque l'on invente et défend comme Gébé, l'An 01 : « On arrête tout, on cause et c'est pas triste... »

Grâce à cela, Charlie-Hebdo, n'est pas un « vrai » hebdomadaire à la façon dont le sont l'Express ou le Nouvel Observateur et Hara-Kiri n'est pas un « vrai » magazine. Ils n'ont pas de concurrents : ils ne se situent pas sur le même terrain que leurs confrères...

A l'époque des premiers numéros, en vertu de cette politique « résultats maximum avec des moyens réduits », les dessinateurs du journal et les étudiants qui le vendent dans la rue posent pour les photos. Progressivement, l'équipe fait appel à d'autres collaborations : des modèles, des filles du Crazy Horse...

Tout va pour le mieux dans un monde bête et méchant, lorsque « tombe » en 1966 la seconde interdiction. C'est une catastrophe : Hara-Kiri, tire à 210.000 exemplaires mais doit faire face à des dettes importantes.

Lors de la première interdiction, Cavanna avait placé quelques dessins dans les journaux et pour la publicité. Cette fois ses contacts sont trop anciens.

Chèques sans provision, dépôt de bilan : l'imprimerie les met à la porte. A part deux ou trois échos méprisants, les autres journaux ne réagissent pas et conservent le silence sur l'interdiction. L'équipe se désagrège. Cavanna, Bernier et Wolinski restent seuls : « comme des cons ».

« Heureusement, heureusement, le titre a été dédouané encore une fois... Par la même méthode, en allant les secouer. C'était le père Frey qui était Ministre de l'Intérieur ; on a été gueuler comme des fous dans se bureaux... faire antichambre et gueuler ».

Cavanna et Bernier reconstituent une nouvelle équipe dans laquelle se retrouvent peu à peu Reiser, Cabu et Gébé. Fred (qui dessine maintenant dans Pilote) et Topor ne reviennent pas. Des nouveaux font leur apparition : Delfeil de Ton, Willem, Peelaert (qui n'est plus là maintenant). Hara-Kiri est alors « au complet ». Depuis 4 ans, et Cavanna le regrette, il n'y a pratiquement pas de nouvelles têtes.

Par ailleurs, le dépôt de bilan trouve sa solution dans un concordat. « Qu'est ce que tu veux. Aucun avoir, rien. Pas une chaise. Les créanciers pouvaient nous mettre en faillite mais ils auraient tout perdu. La seule valeur que l'on avait, le seul actif, c'était le titre lui-même... à condition qu'il paraisse. Donc, ils ne risquaient absolument rien à laisser paraître le journal sous condition qu'il rembourse ses dettes, en huit ans. Péniblement, il faut chaque année sortir ça. Mais bien heureux encore qu'on ait pu repartir ».

 

L'Hebdo

Équilibrant tout juste recettes et dépenses, Hara-Kiri mensuel représente cependant un « volant financier » qui permet à Cavanna et Bernier de réaliser en 1969, un projet caressé depuis longtemps : faire un hebdomadaire. « Je voyais bien que le mensuel, c'est coupé de l'actualité, c'est pas pareil. Tu peux pas gueuler pareil, tu es obligé que ce soit construit. C'est plutôt de l’œuvre, si j'ose dire, littéraire. Tandis que l'hebdo... On avait envie de quelque chose qu'on pourrait griffonner à fond de train. Que je me figurais ! Parce que finalement, c'est pas vrai : rien à faire tu es obligé de fignoler. On avait envie mais on savait pas trop sous quelle forme. On voyait ça comme le mensuel, c'est à dire un magazine avec photos, couverture en couleurs mais moins de pages. Mais ça, c'était insoluble, il aurait fallu avoir une équipe comme les « vrais » hebdomadaires, comme « l'Express », ou « Politique Hebdo » même, où ils sont au moins trente personnes dans l'équipe technique. Alors qu'à ce moment-là l'équipe technique, c'était moi et le metteur en page, et l'équipe administrative, c'était Bernier et sa femme. C'est tout, et on faisait tout le travail ».

Hara-Kiri hebdo aura donc 16 pages imprimées en noir sur du papier journal dans un format original (30 x 36 cm), plus une couleur d'appoint pour la couverture. Le premier numéro est tiré à 50.000 exemplaires pour « arroser » dès le départ toute la France. Beaucoup de bouillons !

Très vite pourtant, l'équipe, complétée par Isabelle (la femme de Cabu), affirme dans l'hebdo un style nouveau, trouve un souffle et un public, tout en continuant à cultiver l'esprit « bête et méchant ».

Le 9 novembre 1970, Hara-Kiri Hebdo est interdit par le Ministre de l'Intérieur, Raymond Marcellin. Motif : pornographie. Il venait de titrer sa couverture, à l'occasion de la mort du Général de Gaulle « Bal tragique à Colombey : 1 mort ». La couverture précédente était consacrée au « Bal tragique à St-Laurent-du-Pont » et une banderole sur les débris fumants annonçait : « Pendant les travaux, le bal continue ».

 

Le prix bête et méchant à Raymond Marcellin

L'équipe réagit et fait appel à tous ses sympathisants : pour la première fois, la grande presse parle des malheurs d'Hara-Kiri et, mieux, présente l'interdiction pour ce qu'elle est : une atteinte grave et arbitraire à la liberté de la presse. Certains confrères le font pour le principe, en tenant Hara-Kiri de très loin, avec des pincettes, mais le résultat est là : Marcellin recule. Hara-Kiri Hebdo est « seulement » interdit à l'affichage. Fausse solution. Un journal qui ne peut se vendre normalement est tout simplement condamné. Et d'abord financièrement.

L'équipe refuse cette demi-mesure hypocrite et la semaine suivante, sans interruption, le journal reparaît sous un nouveau titre : Charlie-Hebdo. La décision a été prise en une nuit... et il a fallu convaincre le gérant de l'imprimerie, inquiet. « On s'attendait à se retrouver tous en tôle le lendemain ! ». Pourtant rien ne se produit : le Ministre de l'Intérieur n'ose pas frapper une seconde fois et le nouveau titre, qui se voulait provisoire, prend bientôt toutes les apparences de l'ancien. La célébrité en plus.

C'est un nouveau sujet de complicité entre l'équipe du journal et les lecteurs : deux ans après, parlant du mensuel Hara-Kiri, premier et devenu unique du nom, les collaborateurs de Charlie-Hebdo, systématiquement, le feront encore suivre d'une parenthèse ironique, faussement interrogative : (mensuel?)

Une autre parenthèse fait une apparition aussi systématique... à la suite du nom du ministre de l'intérieur : « Raymond Marcellin, Ministère de l'Intérieur (plus pour longtemps) ». La formule durera plusieurs mois mais la méthode Coué s'avérera sans effet. C'est donc encore par l'humour que Hara-Kiri réglera ses comptes en décernant généreusement le « prix bête et méchant » au Ministre.

« L'affaire Hara-Kiri » a donné à la vente du journal un coup de fouet qui retombe très vite. Cependant, et c'est plus important, cette vente commence ensuite à grimper très lentement, avec des dents de scie, mais de façon continue.

Actuellement, la vente sur Paris atteint 24.000 exemplaires et 80.000 pour toute la France (« dans les petites villes, on nous cache, on nous sabote, on nous planque, il y a Madame la Baronne qui passe, M. le Curé... A Paris, ça va »). Le mensuel a une diffusion globale de 100.000 exemplaires. Pour les deux titres, les abonnements ne représentent que 1 à 2% de la diffusion et le « bouillon » (différence entre tirage et diffusion) est de l'ordre de 30 à 40%. Chaque année sont vendus quelques 1.200 collections reliées (sur 1.500). Les livres de la série « Bête et Méchante » (25 titres) sont tirés à 25.000 exemplaires et vendus en moyenne à 60%. Le record appartient aux « Aventures de Mme Pompidou » presque épuisé, suivies par les titres de Reiser.

Par ailleurs, la diffusion de « Charlie » (mensuel plein d'humour et de bandes dessinées) est de 60.000 exemplaires et celle de « La Gueule Ouverte » (mensuel écologique, « Le Journal qui annonce la fin du monde ») de 30.000 exemplaires.

 

Deux clientèles

Autant il est facile de présenter les rubriques d'un journal « normal », d'un magazine, d'une revue spécialisée, autant il est difficile de décortiquer un phénomène comme Hara-Kiri/Charlie-Hebdo. Les points de comparaison sont difficile ou inexistants, ces journaux sont d'abord le reflet de la personnalité très forte et très complexe d'une équipe.

C'est surtout à travers « Charlie-Hebdo » que nous allons essayer de situer l'esprit qui anime cette équipe, les buts qu'elle poursuit et l'originalité de la communication qu'elle a établie : il est probable que les lecteurs de Presse-Actalité connaissent mieux Charlie-Hebdo qu'Hara-Kiri mensuel. C'est d'ailleurs un des regrets intenses de Cavanna que les deux soient considérés sur des plans différents et n'aient pas le même public : « Oui, le tirage du mensuel a légèrement baissé mais ce qui m'embête surtout c'est qu'il a une clientèle qui ne lui convient pas. Il a une position équivoque. Je regrette que les gens découvrent l'esprit Hara-Kiri dans l'hebdo alors qu'ils ne l'ont pas découvert dans le mensuel, où il est pourtant, et bien mieux. Pour moi, le mensuel volait plus haut que l'Hebdo, si tu veux. On faisait des trucs bien plus méchants, bien plus forts, des publicités bidons très très méchantes, des trucs qui allaient bien plus loin. Lorsqu'on a commencé à faire l'hebdo, on n'a rien apporté de nouveau ni de différent de ce qu'on faisait dans le mensuel. Simplement, on a réalisé ce qu'on ne pouvait pas faire avec le mensuel : coller à l'actualité. Être plus concret comme on dit... Les gens ne s'intéressent qu'à ce qui s'est passé hier. Ce sont les mêmes mécanismes tout le temps, mais ça ne fait rien, ils ne s'en lassent pas. J'ai été très déçu quand j'ai vu qu'Hara-Kiri avait une clientèle de bons cons qui cherchent le côté scandaleux. A l'hebdo, là oui, les gens de goût y sont venus, les « engagés », les mecs qui réfléchissent : « L'hebdo, c'est quand même autre chose, vous savez, mais le mensuel non, vraiment... » Les gens qui lisent Charlie-Hebdo méprisent Hara-Kiri ! Ce qui prouve que la connerie est vraiment bien partagée. Ils comprennent rien, faut que tu leur dises, faut que tu leur annonces la couleur... »

 

Une couverture-tract

Les deux titres se caractérisent par une couverture également agressante, méchante, forte. Il existe cependant des différences. Dans Hara-Kiri mensuel, la dérision s'étale en quadrichromie et touche toujours à l'horrible, à la farce ou à l'absurde. Elle heurte le « bon goût »... (celui qui est souvent un écran à la vérité, un barrage à la curiosité, une prime au conformisme et à la tranquillité). Qu'il s'agisse de la démocratisation des loisirs, de la négation du sacré ou du conflit des générations (« Que veulent les jeunes ? Bouffer les vieux ! ») c'est toujours poussé à son paroxysme, l'absurde des « choses de la vie » et des tabous. L'absurde d'une civilisation... Dans Hara-Kiri, la dérision est philosophique !

Dans Charlie-Hebdo, les couvertures sont « politiques » dans la mesure où elles sont généralement liées à l'actualité. Là encore il ne s'agit pas de militer mais de mettre en évidence l'absurde et le dérisoire dans les événements, dans les passions et les réactions qu'ils suscitent, de montrer la limite des idées qui se prennent au sérieux, qui, comme le disait déjà Montaigne, « se prélatent jusques au foie et aux intestins, et entraînent leur office jusques en leur garde-robe », et qui cultivent volontiers la grandiloquence.

C'est une couverture-tract qui est souvent une remarque synthèse, percutante parce que drôle, parfois à en pleurer... Ce sont les choses vues par l'autre côté de la lorgnette, ce sont les « Lettres Persanes » d'aujourd'hui, en plus concis. C'est un cri, un ricanement(6). Deux cents morts sur les routes à la Pentecôte : c'est horrible et encore plus horrible d'en rire ? Bien sûr... C'est surtout bête d'aller se faire tuer toutes les semaines dans une grande et absurde partie d'autos-tamponneuses, dans une dérisoire quête de miettes de liberté... C'est surtout méchant de préférer le profit à la vie humaine et au bonheur, triste de ne pas avoir le courage d'imaginer des modes de vie où l'individu pourrait s'affirmer ailleurs que derrière un volant.

La couverture choisie est d'abord celle, qui, entre dix projets, a fait rire l'équipe du journal pendant toute une soirée. Comme pour tout média, c'est aussi une couverture « pour vendre », pour accrocher, pour établir le contact avec le lecteur potentiel en l'agressant, en forçant son attention. Des expériences récentes ont prouvé cependant que la couverture n'est plus comme au départ un facteur essentiel pour la vente de Charlie-Hebdo que ses lecteurs attendent désormais chaque vendredi.

 

Chacun sa page

« Charlie-Hebdo, c'est pas malin... seulement il faut le faire et techniquement, il ne pouvait se faire que comme ça et c'est tout le secret : chacun a sa page, ou deux pages, et se débrouille pour la remplir. C'est un tableau d'affichage. Ça ne suppose qu'une chose : des types sur lesquels tu peux absolument te reposer, qui ne soient pas seulement des dessinateurs mais des types de tout premier plan. C'est la fine fleur. Je crois que mondialement c'est le sommet (!). Les dessinateurs qu'il y a là, je n'en échangerais aucun pour n'importe quel autre vivant actuellement. C'est pour ça que ça marche et ça ne peut marcher que comme ça... Même s'ils ont des faiblesses, ce sont quand même des faiblesses qui se situent à un drôle de niveau. Quant à l'idéologie et tout, on n'en a pas. Chacun fait ce qu'il veut.

On ne se rencontre même pas exprès pour se répartir le travail ou pour en parler... Le lundi, c'est le jour où on a un peu l'occasion de mettre le nez dehors et de passer ici parfois... autrement on est enfermé chez soi et on bosse. Le mercredi soir, c'est le bouclage ici : corrections, mise en page, recherche de couverture... »

La rue des Trois Portes est une voie étroite et tranquille du Quartier Latin. Au n°10, une pancarte : « Entrez ! »... C'est le repaire d'Hara-Kiri, bien installé au rez-de-chaussé d'un vaste local : murs passés à la chaux, grosses portes et serrures solides. Une grande salle de réunion qui est aussi un studio de prises de vues, trois salles de travail, réfrigérateur et provisions, trois ou quatre personnes en permanence, 15 ou 20 le mercredi soir pour le bouclage.

Les membres de l'équipe arrivent les uns après les autres, s'installent, sortent leur « production » de la semaine, puisent dans les sandwichs. Il est 20 heures et c'est le bouclage du numéro du 5 novembre.

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Le canevas de l'hebdo, qui s'est précisé au fil des années, est confronté aux documents apportés. De petits ajustements sont nécessaires. Dans les « trous » prennent place des publicités pour le livre de Fournier « Où on va ? J'en sais rien mais on y va », pour celui de Delfeil de Ton « On peut cogner, chef ? », pour les autres titres du groupe et pour la rencontre Médecin/Cabu au Palais de Justice de Nice.

Sur la table, une montagne de photos d'agence. Il faut en choisir quelques unes et les ré-interpréter. Un accessoire dessiné, une légende et c'est un gag, parfois féroce. Fil conducteur : l'actualité.

A dix heures, Choron est content : « On finit bien aujourd'hui. S'il ne reste que la couverture, ça va. On est bon depuis deux ou trois fois... ».

Pour la couverture chacun a griffonné un ou plusieurs dessins : il faut choisir et améliorer. Insensiblement, en peu de mots, un accord tacite se faire sur une esquisse de Wolinski. « Je crois qu'on la tient » conclut Choron. Reste à donner à l'idée le maximum d'impact puis à exécuter le document définitif

Choron se tourne vers Cavanna qui a saisi le nouveau mensuel, tout juste sorti de l'imprimerie : « Ça va ? ». Gébé : « Il te plaît ?... On peut le mettre en vente ? » Éclats de rires.

 

Les rubriques

Il se dégage de la mise en page de Charlie-Hebdo un climat particulier qui tient à un dosage harmonieux de la rigueur et de la fantaisie et à une cohabitation réussie, désormais « évidente » entre textes et dessins Cette mise en page est organisée autour de rubriques très régulières mais qui ne correspondent pas à une répartition immuable des genres, des sujets ou des objectifs entre les différents collaborateurs. Aucun n'a une fonction délimitée et définitive. Chacun a son style, sa personnalité et ses idées (il est presque toujours possible de reconnaître l'auteur d'un dessin ou d'un texte non signé) mais l'ensemble possède un équilibre fragile, une unité subtile et spontanée, qui sont le secret de Charlie-Hebdo.

Seule une étude en profondeur du contenu de chacune des rubriques permettrait de définir le journal, de préciser ce qu'il « apporte ».... Feuilletons malgré tout, le numéro du 5 novembre 1973. Même si les titres des rubriques sont parfois sans rapport avec les sujets traités, ce sont autant de points de repères.

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En page 2, Wolinski poursuit depuis des années un étrange dialogue sans titre mais à deux étages. Au-dessus des affirmations lapidaires et générales, d'une fausse logique, juxtaposées ou enchaînées. Au Rez-de-chaussée l'illustration simpliste mais drôle de situations précises, des petits gags qui font une mosaïque complexe.

A côté, comme chaque semaine sauf grippe ou accès de dépression, Cavanna déclare « Je l'ai pas lu, je l'ai pas vu... mais j'en ai entendu causer ». Les sujets de méditation de celui qu'Isabelle a appelé, avec une affectueuse ironie, LE penseur de la seconde moitié du XXème siècle, sont universels et vont de la recherche scientifique aux relations internationales en passant par la force de frappe et la définition du superflu. Aujourd'hui, tentative pour expliquer comment une guerre pour un journaliste c'est d'abord « l'angle » sous lequel il va la commenter. Page suivante, il s'engage personnellement « Si c'est pas vrai, je suis un menteur ». Une critique littéraire définitive mais peu conventionnelle(5). En-dessus, « Méchamment Rock », une rubrique à part dans « Charlie-Hebdo » : elle est traitée dans le même style que les autres mais surprend dans un journal qui, à part cette « faiblesse » ne s'encombre pas de rubriques spécialisées sur la philosophie, la moto ou les « plantes qui guérissent »...

En page 5, une bande dessinée de Reiser (titre d'aujourd'hui : « c'est les vieux qui mangent le canigou »). Des petites bêtes, rat ou chien, dans le coin d'un image, des personnages laids, ratatinés ou bouffis, mais souvent sympathiques : férocité dans le dessin. Férocité aussi dans les situations. Humour dans les textes. La rigueur du raisonnement est mise au service d'une logique de l'absurde qui part du réel et y revient toujours. Intelligents, féroces, et drôles... c'est le dénominateur commun de tous les membres de l'équipe.

Sur la 6, autre bande dessinée : Willem raconte les aventures au Chili de Bob Penington, journaliste de « La Sirène ». Un dessin malhabile et des textes rédigés dans un français approximatif. Un genre particulier dans le journal : l'imagerie d’Épinal contestataire.

A droite « Les Lundis de Delfeil de Ton » qui, pour Jacques-Laurent Bost du Nouvel Observateur est un « aboyeur dangereux »(7). Sujet de polémique de la semaine, après les violences policières, la censure et la « presse pourrie », « La démocratie pour pas déranger ».

Au centre du journal, deux pages, bourrées de dessins et de textes : le reportage de Cabu, une autre personnalité du journal. Beaucoup d'informations précises dans le texte, des personnages ressemblants, des dessins riches. A peine une démonstration, une tranche de vie et de pays. Ce n'est pas le grand comique. C'est passionnant. Un autre personnage de Cabu se retrouve souvent dans Charlie-Hebdo : Le grand Duduche.

En page 10, Reiser récidive. Les dessins sont aussi drôles mais la rigueur de la démonstration est cette fois au service d'un objectif très précis : si on apportait des solutions vraies à des problèmes ressassés ? Et surtout si on pensait à l'énergie solaire...

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En page 11, Isabelle crée le climat avec des confidences sur ses problèmes de rideaux et de confitures mais ne parle aujourd'hui ni d'école parallèle, ni du M.L.F., ni de l'avortement. Du moins pas directement. Sous le titre « Si tout le monde attendait d'avoir la grippe pour bouquiner »... Elle présente des livres qu'elle a reçus et lus, aimé ou trouvés creux.

Sur la colonne de droite, la « Revue de Presse » de Willem dont le texte passe manuscrit. Ce sont les nouvelles commentées et les adresses de la presse parallèle, des journaux engagés, des « petits frères ».

En page 12, le professeur Choron côtoie une bande régulière qui pourrait s'intituler « Le Café du commerce » ou « Le bourgeois philosophe » et qui révèle un talent particulier de Wolinski pour assimiler la logique, le vocabulaire et la dynamique d'un certain type de discussions définitives et creuses.

Dans les dernières pages viennent « Les Couvertures auxquelles vous avez échappé cette semaine », les propositions (en bandes dessinées) de Gébé pour réussir l'an 01 (dont il a fait un film remarquable... mais c'est un autre sujet), « le petit coin de la culture » de Delfeil de Ton et les photos montages.

Une autre semaine, Isabelle dira combien Rocard l'avait déçue en parlant de la force de frappe à la télévision. La semaine suivante, Rocard répondra, en tentant de s'approcher du style « Charlie-Hebdo ». Sans commentaire du journal.

Souvent aussi, Delfeil de Ton, sous le titre, « Vite, on est pressé » fait, sur le mode humoristique un commentaire féroce de petites informations signifiantes puisées généralement chez les grands confrères.

Parfois la lettre d'un lecteur, sur l'anti-psychiatrie, par exemple, devient un article informatif, explicatif et dénonciateur.

La mort de Fournier au début 1973 (son nom figure cependant toujours au générique du journal) a laissé un vide. Il y a les mêmes préoccupations qu'avait Fournier derrière la passion de Reiser pour l'énergie solaire, l'idée de l'an 01, les réflexions de Cavanna, ou la mise en accusation, qui transpire dans tout le journal, de la logique de la consommation forcenée et du « profit avant tout »... mais Fournier apportait une capacité de travail, un souci de rigueur, de concrétisation, de recherche et de remise en question permanente uniquement orientées vers l'écologie, à une époque où le mot n'était pas encore célèbre.

 

Le Langage

Par certains côtés, Charlie-Hebdo tient plus de l'échange de courrier privé que du journalisme. Ce que le lecteur attend et reçoit c'est une série de lettres personnelles. Des lettres vite rédigées sur le coin d'une table, par des copains intelligents et spirituels, faillibles mais honnêtes. Des copains qui pour mieux se faire comprendre griffonnent en côté de leurs textes des dessins bâclés mais terriblement explicites.

Charlie-Hebdo/Hara-Kiri apporte un langage neuf dans la mise en page et dans le dessin (volontairement mal fini, c'est-à-dire dépouillé du superflu). Il a créé un style journalistique. Une libération de l'écriture qui prend l'organisation, la dynamique et le vocabulaire du langage parlé,du dialogue, de la discussion et acquiert ainsi une présence formidable, une vie.

De ce point de vue, lire Cavanna (par exemple) peut-être démoralisant : il dit des choses remarquablement justes, avec une grande richesse dans la nuance, les rapprochements, les remarques annexes... et donne l'impression de le faire au fil de la plume, et même d'avoir du mal à écrire les phrases aussi vite qu'elles naissent ! Quel soulagement en l'entendant dire, au hasard de l'interview : « j'aime mieux en écrire une page de plus que de faire un courrier des lecteurs... et pourtant je peine, tu sais, j'ai jamais pu m'y faire, je peine comme une vache... ».

Le « style Charlie-Hebdo » a une lointaine parenté avec celui de San Antonio et des liens évidents avec le tutoiement direct et complice de l'écriture lycéenne. Il a été adopté d'emblée par les lecteurs et leurs lettres sont aujourd'hui de la même veine.

C'est une cascade permanente de grincements d'intelligence, de rires, de chocs stimulants. Des idées. Beaucoup d'idées et de talent. Charlie-Hebdo ne cherche pas le scandale (celui de France-Dimanche) ni le sensationnel (celui de France-Soir) mais manie avec dextérité la dynamite, jongle avec le langage, cultive les jeux de l'esprit. Il est drôle mais refuse les jeux de mots « bien français » et peut-être « faciles » que multiplie par exemple, le « Canard Enchaîné ».

Pour certains, cette forme de langage est une solution de facilité ; pour d'autres un parti pris « Il y a de bonnes idées, des analyses justes dans ce journal mais pourquoi les exprimer dans un langage ordurier ? ».

Pour Cavanna, c'est d'abord de l'humour (le vrai, celui qui est drôle!) et cet humour est une forme de l'intelligence. « Si Reiser, par exemple, dis les choses comme ça, c'est parce qu'il les ressent ainsi... et pas pour être drôle à tout prix. Plus précisément, à partir d'un certain niveau d'intelligence, on ne peut plus se prendre vraiment au sérieux. Après toute affirmation, même exacte, même subtile, même importante, on se recule forcément pour en voir le côté relatif... Ce qui me fait chier, c'est les gens qui veulent être drôles pour être drôles ».

 

Des lecteurs complices

Le lecteur de Charlie-Hebdo se situe peut-être entre le « boy-scout » et le gauchiste. Il est déjà informé des faits de l'actualité (c'est probablement, un lecteur fidèle du « Monde » et du « Nouvel Observateur ») et l'équipe du journal en discute avec lui. Il n'attend pas une mosaïque de rubriques soigneusement dosées, organisée, pesées. Il n'attend pas une revue de l'actualité, même enrichie de « l'optique maison », ni, comme certains le supposent, une caution à ce qu'il pense déjà (comme d'autres le font avec, par exemple, les « délits commis par les Nord Africains »...).

Charlie-Hebdo lui apporte une certaine forme de réflexion, humoristique et satirique pour n'être ni « emmerdante » ni pontifiante. L'équipe lui dit ce qu'il aurait pu penser lui-même en prenant le temps d'y réfléchir, ce qu'il a souvent déjà pensé de façon moins percutante, moins claire. C'est un dialogue.

La complicité des lecteurs avec l'équipe du journal est réconfortante : il n'est pas subi mais sert de base de discussion. Delfeil de Ton (D.D.T.) et Cavanna reçoivent chacun 200 lettres par semaine, sans parler de celles qui sont adressées au journal... et il n'y a pas de courrier des lecteurs à proprement parler !... Ce serait l'avalanche.

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Ce sont les lecteurs qui ont aidés à faire le film de Gébé (hébergement, lieux de tournage), ce sont eux aussi qui envoient les documents qui passent sous la rubrique « On a reçu ça » : coupures de journaux, lettres de licenciement, circulaires, qui sont bêtes et méchantes (ce qui peut être drôle) sans le savoir (ce qui est grave). Cette rubrique est aussi à mettre à l'actif de ce qu'à apporté le phénomène Charlie-Hebdo.

Contrairement à ce qui se passe ailleurs, il n'y a dans Charlie-Hebdo aucun commentaire du journal. C'est énorme ou ça ne l'est pas, tout simplement. Si ça l'est, au lecteur de le comprendre et d'en tirer les conclusions.

Charlie-Hebdo apporte surtout une « ligne » politique ou philosophique : la remise en cause est permanente, les contradictions et les débats courants d'une page à l'autre. Chacun dit ce qu'il veut, et contredit son voisin s'il en a envie. Cavanna discute les conclusions de Fournier et lorsqu'il publie sur deux pages le manifeste pour une alternative non violente à la défense nationale, idée à laquelle il croit, il demande à Wolinski de l'illustrer. Ce dernier, sceptique sur les chances des bons sentiments face aux canons, jette sur le papier des dessins accrocheurs qui sont autant de mise en évidence des limites possibles de la non-violence, autant de points d'interrogations.

Le journal est-il pour certains lecteurs un alibi acheté par snobisme ? « Le côté alibi, pas tellement, tu vois, il y a une catégorie de lecteurs comme ça, bien sûr, tu peux pas interdire aux cons, aux snobs ou aux mauvaises consciences... d'acheter le journal, mais d'après les lettres de lecteurs, il y a comme tu dis une très grande complicité. Quelque chose de formidable. Moi ces temps ci, ça va pas, je suis fatigué... bon, eh bien immédiatement, les mecs te disent « mais qu'est-ce qu'il y a, ça marche pas ? C'est justement ce qu'on aime, on sait que vous n'êtes pas des surhommes, vous n'êtes pas le journaliste qui est derrière son journal et on voit très bien que vous êtes dans la merde... Ça s'est fait vraiment tout seul, on n'a jamais recherché ça, absolument pas, au contraire... »

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Les lecteurs ont le sentiment très précis de connaître l'équipe du journal, la personnalité de chacun... mais lorsque Gébé ou Wolinski participent dans le journal à un roman-photo ou à une photo-gag, ils ne sont pas reconnus, seuls la calvitie et le fume-cigarettes du professeur Choron ont atteint cette célébrité-là.

 

Démobilisateur

Charlie-Hebdo n'a pas que des admirateurs. Lorsqu'un étudiant arrive le vendredi à la Fac avec son journal sous le bras, certains se précipitent pour lire... les bandes dessinées, d'autres vaguement condescendants demandent à l'occasion « tu lis ce torchon ? Quel intérêt ? » ou, plus explicite, l'ayant lu et condamné : « Ils font ça parce que ça leur rapporte de l'argent, c'est tout... si ça se trouve, ils sont même copains du pouvoir ». Scepticisme simpliste quand on sait que le talent du clan Hara-Kiri et le travail fourni, mis au service de la publicité vaudraient une fortune. Il est des critiques plus sérieuses, plus solides, qui viennent de militants « de gauche » : « Charlie-Hebdo favorise le désengagement, est démobilisateur, tire sur tout le monde, n'est pas « réaliste »... donc, à la limite, est « objectivement » un allié de la réaction... » Ce qui est peut-être faire preuve d'un manque de confiance dans les aptitudes des « classes laborieuses » à la prise de conscience ?

L'hebdo n'est pas un dosage savant « pour faire plaisir à tout le monde » (il arrive souvent à Cavanna de « s'engueuler » par courrier interposé avec ses lecteurs), mais un refus d'élever en dogme ce qui n'est qu'une proposition.

Pendant la guerre de Kipour, il ne s'agissait pas pour l'équipe d'être pour un camp ou pour l'autre, ni de déplorer telle ou telle conséquence, mais de rappeler l'absurdité absolue et sans excuse de la guerre, des solutions « construites » sur la violence.

Où se situe Charlie-Hebdo ? A gauche sans aucun doute... mais « au-dessus » n'hésiterait probablement pas à dire Cavanna. L'humour étant une façon d'être « plus » intelligent... C'est un journal d'opinions (ouvertes)... qui a des lecteurs. Dans « si je mens », Françoise Giroud le présente comme « l'événement journalistique des dix dernières années » et affirme qu'il représente la seule révolution réelle dans la presse actuelle, comme le fut « l'Express » à ses débuts, en introduisant en France le « News Magazine ».

 

Récupéré

« Le Voyage de Bougainville » (1771), ce fut ensuite et déjà du « Charlie-Hebdo » plein de tendresse pour une société agricole et patriarcale où il n'y a ni roi, ni magistrat, ni prêtre, ni loi, ni mien, ni tien, ni propriété, ni vice, ni vertu » écrivait Jean-Claude Guillebaud, parlant de Tahiti, dans le « Monde » du 31 juillet 1973.

Les citations de « Charlie-Hebdo » ou les références à celui-ci se font de plus en plus nombreuses dans la grande presse ou à la radio, ce qui fait dire à Cavanna « A l'époque où on avait besoin d'eux (les autres journaux), ils ne nous connaissaient pas. Maintenant ils nous citent parce que ça plaît à une partie de leur public... ».

Parti de la marginalité, Charlie-Hebdo se serait-il installé ? Il fut un précurseur, un inventeur : il est imité, par le magazine « Pardon » en Allemagne. Archibrachio en Italie n'est qu'une traduction des textes originaux français. Des dessins inspirés du « style Reiser » ou du « style Wolinski » fleurissent tous les jours.

Pire, la marque Rochas, pour lancer sa gamme de produits de beauté pour hommes (Moustache de Rochas) les fait accompagner, sur la photo de son annonce publicitaire d'une guitare, d'un transistor, de « Moto », du « Monde », et de... « Charlie-Hebdo ».

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Le journal qui proclame que la publicité « rend con » est devenu un outil pour les publicitaires ! Il a pour une partie du public, une « image de marque » positive qui peut rejaillir sur un produit et le faire vendre. « Récupéré » Charlie-Hebdo ?

 

Un pari d'ivrognes

Au bout du compte, c'est quoi, Charlie-Hebdo ? Un journal d'information ? Un journal satirique ? Un journal de (mauvaise) humeur comme certains l'ont dit ? Est-ce un cousin du « Canard Enchaîné » ? Ou un frère de « Pilote » ? Est-il le porte-voix d'une partie de la jeunesse pour gueuler ses envies et ses espoirs et ses indignations ? La bible d'une grande tribu ?

Charlie-Hebdo est méchant... mais cette méchanceté là est peut-être de la lucidité. Charlie-Hebdo est tendre, comme le sont les rêveurs qui veulent croire à un monde meilleur. Charlie-Hebdo est fragile.

Charlie-Hebdo est un grand éclat de rire démystificateur. C'est aussi une interrogation permanente, un creuset d'idées. C'est une anti-institution et le grand risque pour lui est que le temps n'en fasse une institution, tout court, ne l'installe... que le talent escamote la flamme (ou la part de génie) qui a fait sa réussite... que les copains d'Hara-Kiri ne se prennent au sérieux, ne deviennent une équipe de professionnels consciencieux ou que l'ivresse du succès n'en fasse des vedettes.

Dans le numéro du 2 Avril 1973, (sous le titre « texte à mettre en page 3 puisqu'il faut du texte pour faire sérieux à côté d'une page de dessins ») Cavanna écrivait : « Nous ne sommes pas un « vrai » journal. « Charlie-Hebdo » comme son grand frère « Hara-Kiri » est un pari d'ivrognes, un tour de force sans cesse et sans cesse recommencé, un éléphant qui fait le beau sur la pointe d'une aiguille. Ça ne pouvait marcher que par le crevage intégral de tous et l'entente de tous ».

Charlie-Hebdo un éléphant ?

Le danger serait qu'il fasse le beau uniquement pour les applaudissements... ou qu'il réussisse à trouver une situation plus confortable. Charlie-Hebdo est parti. A lui de ne pas arriver prématurément.

Même s'ils s'en défendent, bien qu'en étant secrètement conscients et flattés, bien sûr, les membres de l'équipe jouent le rôle de « nouveaux philosophes ». A travers les informations qu'il analyse, les idées qu'il développe, les livres et les spectacles qu'il commente, conseille ou stigmatise, les enthousiasmes et les indignations dont il se fait l'écho, les sympathies qu'il proclame, Charlie-Hebdo est le reflet d'une nouvelle culture et il a une place importante dans le tourbillon et les balbutiements d'une civilisation qui naît.

Il cristallise et parfois propulse des idées « qui sont dans l'air ». Et pour commencer une idée simple mais importante : il faut d'abord vivre ! Ce que disait de façon moins académique la couverture du 20 mars 1972 : « C'est le printemps, bande de cons ! ».

(1)Wolinski – Préface de « Cavanna » - collection Humour secret, Julliard.

(2)Dans le numéro du 20 novembre 1972, sous le titre « enfermez Debré ! », Charlie-Hebdo présentait un ministre des armées écumant de rage et en appelant à « sa bombe », « son Larzac », « sa force de frappe », etc... Il était coiffé d'un entonnoir. C'était un dessin de Wolinski. Après bien d'autres symboles, l'entonnoir entrera pour quelques mois dans la mythologie d'Hara-Kiri et de Charlie-Hebdo. Au détour d'une phrase ou d'un dessin, on apprendra ainsi que « le voleur d'entonnoir a encore frappé » ou que « Monsieur Debré a retiré son entonnoir pour ne pas être reconnu ». Quelques semaines plus tard, en couverture, l'entonnoir devient une tente sous laquelle s'est retiré Michel Debré (qui vient de quitter le gouvernement). L'accroche : « Adieu, Debré ! » Humour à répétition, clins d’œil aux membres d'un même clan, recherche de la dérision ? Il y a un peu de tout cela... et un peu plus.

(3)Fournier

(1)Wolinski – Préface de « Cavanna » - collection Humour secret, Julliard.

(4)Pour repartir, Politique Hebdo venait de lancer un emprunt à fond perdu auprès de ses lecteurs.

(6) « … Talentueux camelots de la contestation-prise-en-marche, l'équipe de « Charlie-Hebdo » a choisi de donner, semaine après semaine, dans la conscience crucifiée par l'horreur du monde. Accessoirement, à ces « on ricane, mais on souffre » s'ajoutent des jugements lapidaires, assortis de la délivrance de certificats de bonnes mœurs ou, deuxième hypothèse, d'excommunications flamboyantes... » Guy Vidal (Pilote du 1er Novembre 1973).

(5)Dans un autre genre « Et le singe devint con » ou « L'aurore de l'humanité » série à épisodes parue dans le mensuel est un véritable chef d’œuvre.

(7) « Ce gaillard est un vrai polémiste. Quand il tient un salaud ou un guignol – et la forme -, il l'arrange comme on n'a pas vu faire depuis longtemps, quand il dit qu'un préfet est menteur, il le prouve, et, quand il tombe sur une affaire scandaleuse (l'embarras du choix), il vous la décortique à grands cris, certes, mais textes en main et avec une précision – il va bien rigoler ! - de chartiste. » Jacques Laurent Bost (Le Nouvel Observateur – Septembre 1973)

Les photos (noir et blanc) sont de mon complice, Jean-Luc Boulon.

 

 

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Billet donc, du 13 juin 2012.

Allez hop ! un petit coup au tracteur.