Article publié dans Le Pélerin (Bayard Presse) en novembre 1980 sous la signature de Catherine et Patrick Le Cellier.
Pays du feu et de la glace, île hors du commun perdue près du cercle polaire, l'Islande est le premier État où le suffrage universel a démocratiquement désigné une femme pour remplir la fonction de Président de la République.
Chaque jour ou presque, entre anti-cyclones et dépressions, l'Islande, l'île des glaces, a sa place dans les bulletins de la météo mais rares sont les auditeurs qui le remarquent. Il faut un événement exceptionnel comme l'élection de Vigdis Finnbogadóttir pour que ce petit pays d'Europe, grand comme le cinquième de la France, sorte de l'anonymat... et il faut que le hasard s'en mêle, que le volcan Hekla se réveille pour la quatorzième fois en un millénaire, pour que se prolonge l'irruption de l'Islande à la Une de l'actualité.
C'est oublier que sur l'île des colères de la Terre vit un peuple pacifique qui a conservé le sang-froid de ses ancêtres vikings. Un peuple sage aussi, peut-être, puisqu'il est le premier à se choisir une femme comme Président de la République. Cette femme a cinquante ans et elle est notre amie depuis dix ans. Bien que le nom de cette pacifiste convaincue soit déjà un nom de guerre qui se traduit par « déesse de l'épée, fille du bon archer », nous ne l'avions jamais imaginée dans une bataille électorale et son élection fut pour nous une heureuse surprise qui s'est teintée d'inquiétude. Découvrant une Présidente dans nos relations, ce qui est flatteur mais sans conséquence, allions-nous perdre ce bien précieux qu'est une amitié ? Tant de gens s'identifient à leur fonction !
Nous avons retrouvé Vigdis telle que nous la connaissions : souriante et gaie, détendue et chaleureuse, maîtresse d'elle-même, attentive aux demandes d'Astridur, sa petite fille de 7 ans avec laquelle elle vit seule, et tendre pour tous les enfants. Le même charme et les mêmes yeux bleus sous les cheveux blonds coupés courts. Vigdis, toujours jolie, sait faire la différence entre la « personne privée » et la fonction officielle... S'il y a empiétement c'est celui de sa gentillesse et de sa simplicité habituelles sur ses obligations de représentation.
Un peuple tolérant
Le 1er Août dernier, entre le temple de Dieu et celui de la démocratie, entre la cathédrale luthérienne en tôle ondulée comme toutes les maisons anciennes de cette ville de pionniers qu'est Reykjavik, et la maison du parlement, rare monument en belles pierres de tailles, les cérémonies d'investiture se sont pourtant déroulées avec faste, les ambassadeurs portant queue de pie et les ecclésiastiques, dignement, une fraise autour du cou.
Avant même que le Président de la Cour Suprême ne proclame les résultats officiels des élections du 29 juin, la prise de fonction du premier personnage de l'Etat commençait par un sermon de l'Évêque protestant ! Une raison simple à cela : il n'y a jamais eu de séparation entre l'État et l'Église Luthérienne d'Islande à laquelle appartiennent 93% des habitants. Pour eux, comme pour les catholiques en Italie, il n'est pas nécessaire lorsqu'ils se marient de se présenter devant un officier d'état civil après la cérémonie religieuse.
- « La campagne fut très dure et on attendait plus de moi que des candidats hommes » affirme la nouvelle présidente.
- Mais au fait pourquoi, alors qu'elle n'avait jamais fait de politique, Vigdis s'est-elle lancée dans un tel combat ?
- On ne se réveille pas un matin en se disant « je veux être Présidente de la République », on est conduit à envisager sa candidature. Tellement de gens me l'ont demandé ! Les femmes disent toujours non au début et j'ai d'abord refusé. Et puis j'ai eu le sentiment d'être appelée à faire quelque chose d'important et de me trouver dans la situation de le faire. J'ai pensé que si je ne le faisais pas, je le regretterais peut-être toute ma vie.
- C'est ce que tu pouvais faire de mieux ?
- Absolument. En Islande on a voté pour moi parce qu'on me connaissait et bien que je sois une femme. A l'extérieur, on contraire, on parle moi parce que je suis une femme et sans savoir qui je suis. Je crois que j'ai la possibilité de faire connaître mon pays t que c'est une chance. Ici, j'ai l'ambition que les Islandais trouvent une amie en la personne de leur président. Peut-être parce que je suis femme, un homme ne pourrait pas avoir le même comportement ».
C'est vrai, à la fois familière et respectée, Vigdis apparaît déjà comme un Président différent.
Astridur, son véritable trésor
Au fil des années et des séjours, nous avions appris à connaître et à apprécier cette Islandaise curieuse de tout et toujours élégante, d'une profonde intelligence et d'une grande bonté de cœur. Son grand regret lors de notre première rencontre était de ne pas avoir d'enfant. Deux ans plus tard, elle a adopté une petite fille de trois jours, Astridur, qui est devenue, dès cet instant, l'objet prioritaire de ses préoccupations et son véritable trésor dans la vie.
« Elle me ressemble de plus en plus, n'est-ce-pas ? » nous a-t'elle demandé cet été en parlant de sa fille. Et c'est vrai : exemple étonnant de mimétisme, Astridur, enfant espiègle, acquiert insensiblement les traits et les expressions de sa mère.
C'est dans notre pays, à Grenoble puis à Paris, que la nouvelle présidente a commencé ses études supérieures avant d'enseigner notre langue dans son île et d'organiser, à la télévision islandaise, des cours de français qui furent très populaires. Pour cette raison, sans aucun doute, Vigdis attache une importance particulière, sentimentale, à ce qui se passe et se dit en France.
Notre bonheur fut de la rencontrer en 1971, à l'occasion de notre premier reportage sur l'Islande, alors qu'elle assurait les relations publiques de l'office du tourisme.
Cette interlocutrice cultivée, parlant quatre langues outre l'islandais et le français, ne participait pas à la vie politique de son pays. Elle était pourtant connue de ses concitoyens pour ses convictions pacifistes, ses sympathies féministes et son refus de l'immobilisme. On la savait surtout efficace et capable de faire face à toutes les difficultés.
« On a dit que la vie m'avait été offerte sur un plateau d'argent (le père de Vigdis était professeur d'Université et sa mère infirmière), en réalité, j'ai toujours beaucoup travaillé, dans chacune de mes activités, car rien ne s'obtient bon marché. Ma ligne de conduite a toujours été simple : il faut se libérer des problèmes. Ne pas les créer à l'avance, attendre qu'ils se manifestent et alors les attaquer. C'est ma philosophie ».
Une amie de la France
Présidente de la République dans un pays qui confie les véritables responsabilités politiques au chef du gouvernement, Vigdis pourra-t'elle agir sur les problèmes réels de l'Islande ? Que pourrait-elle faire pour réduire une inflation qui a atteint l'an dernier les 50% ? Pour rééquilibrer une économie qui est trop dépendante du poisson, de ses prises et de ses cours ?
Nous savons, de toutes façons, que la nouvelle présidente islandaise est amoureuse de notre pays presque autant que du sien (ce « presque » est quand même un abîme!) et qu'elle continuera à se passionner pour les liens étranges et ténus qui, depuis le moyen-âge, unissent les deux nations. Celle qui a retrouvé dans les greniers de Paimpol les lettres émouvantes des « pêcheurs d'Islande », ces marins bretons immortalisés par Pierre Loti, reste tout naturellement attachée à notre pays. En Islande, personne n'a oublié que ce sont les auteurs français, à commencer par Sartre et Ionesco, qu'elle avait choisi de présenter dans son théâtre expérimental, dans les années 60.
Les pays scandinaves sont les premiers à attendre sa visite officielle... mais son espoir ne serait-il pas de recevoir une invitation de la France ? A cette dernière question, Vigdis n'a pas répondu directement. Elle a quand même changé ! Apprenant vite, elle a déjà acquis un langage diplomatique « j'ai passé six ans de ma vie à l'étranger et sur ces six ans, j'en ai vécu trois en France. Comment ne m'en souviendrai-je pas ? »