Au Crédit Agricole, dix millions de clients sous la menace

Les dirigeants du Crédit Agricole Mutuel peuvent-ils - pour échapper à tout contrôle - virer les sociétaires qui dérangent ? Le procès de Saintes pourrait déboucher sur des révélations passionnantes. L'oeuvre des idéalistes - inventeurs des banques coopératives comme alternative - a été trahie.. et les millions de clients-sociétaires, menacés, sont dans l'attente d'une indispensable clarification.

Le respect de la loi du 10 septembre 1947 est-il encore à l'ordre du jour ?  Vouloir l'ignorer, c'est menacer des dizaines de millions de sociétaires. En particulier, les millions de propriétaires des Caisses de Crédit Agricole Mutuel. Spécialement, en Charentes Maritimes. Tout spécialement à Saintes.

La "loi fondamentale" du 10 septembre 1947 - léguée par le Conseil National de la Résistance - régit le fonctionnement des coopératives, au coeur de l'ESS (l'Economie Sociale et Solidaire). En particulier, celui de la caisse locale de crédit agricole mutuel de Saintes. Son mépris menace les sociétaires authentiques, qui ont fait le choix de la philosophie coopérative, de l'économie alternative... menace tout autant les sociétaires "hors cadre", racolés par une pub mensongère sur un "placement avantageux" (le seul placement à ne bénéficier d'aucune protection !).

     Les sociétaires pur-jus

Sont menacés d'être "virés comme des malpropres", sans préavis, les sociétaires-clients banalement sociétaires d'une banque coopérative. Au nom du "droit à la déchéance de nationalité" (voire de dissolution du peuple, s'il devient rétif...) qu'auraient les dirigeants auto-proclamés qui ont fait main basse sur la structure. Le sociétaire est, alternativement ou simultanément, par définition, prêteur et emprunteur. L'exclure, c'est lui retirer le droit à l'encours ; une incroyable spoliation. Parmi d'autres. Le préjudice est considérable.

Il s'agit, pour les initiés, de rester à l'abri des questions sur leur gestion et sur les dérives. De continuer à agir sans contrôle, comme si l'entreprise n'avait de compte à rendre à personne. Au final, la multiplication des "exclusions" vise à protéger la liberté du renard dans le poulailler.

     Les sociétaires-investisseurs (?)

Sont menacés d'être "virés comme des malpropres", sans préavis, les "sociétaires-naïfs" qui ont cru (!) qu'une coopérative était une structure pour faire fructifier le capital ! Ils ont le risque de tout perdre.

Voir, sur ce blog, l'article "Les parts sociales du Crédit Agricole sont-elles un bon placement ?" du 8 juin 2012.

Voir, sur l'édition "Le monde de l'Economie Sociale et Solidaire", l'article "Des parts sociales à prendre avec des pincettes (Capital)" du 17 novembre 2013.

     Les investisseurs en Bourse

Sont menacés également, au final, les actionnaires engagés en Bourse avec le  Crédit Agricole Mutuel. La clarification qui viendra - et que le "massacre des sociétaires" va accélérer - sera pour eux problématique. On ne peut pas rester chèvre et chou, carpe et lapin. On ne peut pas mentir tout le temps et à tout le monde.

Les commentateurs s'inquiètent, depuis longtemps, de la situation extravagante de CASA (Crédit Agricole Société Anonyme).  Une vedette de la Bourse... mais surtout la filiale des caisses régionales de crédit agricole mutuel, banques coopératives. Pour enrichir les actionnaires (qui spéculent), la filiale siphonne l'argent des sociétaires, les excédents du "sans but lucratif" !

Introduite en Bourse à 18 euros, il y a 20 ans, l'action a rapidement grimpé à 32. Depuis c'est la chute, elle plafonne à 14 ou 15, après un naufrage en-dessous de 3 euros. L'architecture du Crédit Agricole (Mutuel ?) dépasse l'entendement. Personne n'ose creuser mais les questions se sont multipliées. Ce n'est pas sans rapport avec l'audience prévue à Saintes : quelle est l'identité de "la banque verte" ? Quelle est la place des sociétaires ?

     L'identité coopérative du Crédit Agricole (Mutuel)

A un moment ou l'autre, l'ambiguïté finit mal. Il est dangereux de vouloir manger en permanence à tous les rateliers. De vouloir marier l'idéalisme des options coopératives et la cupidité de la financiarisation. C'est une source d'enrichissement pour les profiteurs du système mais c'est une impasse.

Les astuces qui conduisent au pire sont innombrables. A commencer par la multiplication des filiales qui est vertigineuse. Une banque commerciale (LCL) comme filiale, c'est hallucinant ! Des sociétés d'assurance pour faire concurrence aux mutuelles (soeur en ESS) c'est hallucinant. Des dizaines, des centaines de filiales, impossibles à contrôler, dont les sociétaires ne savent rien et qui n'ont rien à voir avec la coopérative, c'est une farce.

Les Assemblées Générales devenues folkloriques et qui ne contrôlent rien ; les Procès Verbaux qui ignorent tout des débats ; les votes joués d'avance avec des procurations massivement collectées en blanc ; les cooptations systématiques ; les vraies questions ignorées ; etc... Le ras-le-bol des dérives et des manipulations est en train de s'étendre.

Pour les sociétaires et les actionnaires, pour les militants de la coopération comme pour les spéculateurs, le jugement de Saintes, suite à l'audience du 1er décembre, remettra l'église au centre du village, rappellera le droit, dira où commencent les coups tordus qui nuisent à l'image de nos coopératives. Le retour dans les clous de l'honnête gestion coopérative est attendu par tous.

Au-delà de Louis Normandin et de Richard Baron, qui doivent retrouver leur place,  il s'agit de rassurer dix millions de clients-sociétaires quant à la pérennité de leurs coopératives (les caisses locales) et au respect de la loi.

La gestion démocratique (un homme, une voix) ne peut pas être un simple slogan. L'égalité ne peut pas devenir un faux-semblant. Les sociétaires ne peuvent pas vivre sous la menace, réduits au silence.

La loi du 10 septembre 1947 est - pour des établissements financiers au service des citoyens et de la planète - un socle indispensable. En faire respecter la lettre et l'esprit est, pour les magistrats, une belle mission.

D'une façon générale, il y a eu trop souvent, en France, détournement des "grosses" coopératives, des coopératives majeures. Détournement de majeures. C'est un problème de moralité publique et c'est là où il faut agir. Un vrai sujet pour les politiques. Un grand défi.

J'ai rencontré et interviewé, en trois décennies, beaucoup de responsables : le premier constat fut partout le même. Les sociétaires étaient ignorés, gentiment méprisés, contournés, manipulés. Et parfois sous chantage.

Qui se souvient de la FNAC, de la CAMIF, de la Coopérative Normandie-Picardie ? De tant d'autres... Tant d'autres. Pillées et illégalement "récupérées". Faute de contrôle par les sociétaires et de respect de la loi.

 

 

 

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