Ils se font des cadeaux mutuels en préservant chacun leur vivier électoral. C’est de bonne guerre. Mais le citoyen est peut-être de guerre lasse. Ils veulent nous faire croire qu’il y a une Belgique de gauche et une Belgique de droite. La droite et la gauche sont toutes deux en train de soutenir un système économique mondial défaillant dont ils se rendent tous deux complices en n’en parlant pas et en n’agissant pas.Pourquoi ne changeraient-ils pas de discours pour expliquer à tous leurs électeurs dans la démocratie qui subsiste en Belgique (si elle s’est dédoublée monsieur De Wever, c’est pour augmenter les viviers électoraux, soyons honnête, non ?) que le système financier mondial est cassé et que leurs querelles n’y pourront rien changer ?

Cette cassure alimente l’extrémisme et le nationalisme, comme il l’a toujours fait. C’est de cela que profite Monsieur De Wever en ralliant dans ses rangs les frustrés du Vlaams Belang. Et c’est de cela que profitent Marine Le Pen ou  Nigel Farage et son parti raciste en Angleterre.  C’est ce qui fait qu’un conseiller d’Erdogan en Turquie tabasse un protestataire et que Sarkozy se remet sans doute à rêver de karchériser les banlieues, que Poutine veut l’Ukraine, que l’Inde élit un extrémiste religieux et que l’aube dorée gagne ses sièges en Grèce.

Les déséquilibres ne sont pas chez ces désiquilibrés de la démocratie, mais dans les déséquilibres économiques. Keynes a anticipé cela après la Première Guerre mondiale. Il a prédit que les nations endettées ne se laisseraient pas écraser et la Seconde Guerre mondiale lui a donné raison. Les nations en dette qui doivent des sommes gigantesques à d’autres nations ne peuvent pas vider leurs sociétés de leur substantifique moelle et encore moins priver leurs peuples d’un futur prospère sous prétexte qu’il faut régler cette p… de  dette comme le ferait n’importe quel chef de ménage. Mais un état n’est pas un ménage. C’est un cadre qui permet aux ménages de s’épanouir et si le cadre se brise, il faut changer le cadre, pas le recoller. Les citoyens de ces pays endettés ne peuvent que se révolter et ne peuvent accepter qu’on leur dise que c’est la faute de leurs dirigeants. Les pays qui se sont laissés enfermer dans le fascisme et le nationalisme au début de ce siècle étaient les pays endettés, vidés, ruinés. C’est alors que Keynes a suggéré la création d’organisations comme le FMI et la banque mondiale. Il voulait rompre le cercle vicieux qui des déséquilibres qui induisent la dette, la servitude, l’extrémisme et la violence. C’était pour éviter l’accumulation de  dettes et de crédits. La banque mondiale avait pour vocation d’investir les surplus des nations nanties dans les nations vides. L’Europe aussi s’est créée pour plus d’équilibre. Toutes ces institutions ont des défauts. On les accuse de tous les maux. Mais aucune n’a été créée pour opprimer, aucune. Il faudrait peut-être les aligner sur leurs raisons d’être ?

En attendant, par démission politique, parce que chacun reste accroché à sa nation (un phénomène qui n’a rien de naturel, c’est une pure création politique) c’est-à-dire son petit réservoir territorial où maximiser le nombre de voix, on ne fait rien, on laisse faire. Tous, qu’ils soient de gauche ou de droite, comme un seul homme, se sont serrés les coudes pour sauver les banques et les puissants. Mais les puissants ne sont plus des nations, ce sont des individus à la tête d’empires supranationaux échappant à toutes les lois pour dicter la leur. Ce sont les monopolistes, les oligarques et leurs héritiers. Ils se moquent de l’état des routes , ils ont leurs yachts et leurs jets. Ils se fichent de l’enseignement, ils rachètent des universités et leur cerveaux. Ils rient des politiques de taxation tout leur argent est off-shore.

 Ces 1% font que 99% se sentent floués. Que vaut leur travail dans un monde où il y aura de plus en plus de robots et où les écarts sont si énormes ? Que vaut leur vie ? Où sont les valeurs qui donnent du sens et du cadre à la vie en commun. Ils ne trouvent pas les réponses ? Personne ne s’y risque. Ils sont donc résignés et en colère. C’est donc la faute aux Wallons de gauche ou aux flamands de droite, la faute à l’Europe et ses frontières poreuses, la faute à la croissance. À gauche comme à droite, on nous dit qu’elle revient. Chouette. Mais qui en profite sinon ceux qui appartiennent aux bonnes castes ? La caste des entrepreneurs flamands. La caste du secteur public ou subsidié wallon. La caste de la NVA et des restes de l’état CVP et la caste de l’état-socialiste. 

Cette croissance et cette prospérité sont paradoxales. Dites-le à vos électeurs Messieurs Di Rupo et De Wever. Osez leur raconter la belle histoire de cet économiste d’origine indienne, Umair Haque : « Le paradoxe de la prospérité est le suivant : imaginez un champ plantureux qui tombe en jachère. Les tribus qui l’entourent vont se battre pour engranger au maximum les derniers épis de blé qui les nourriront. Ils se battent becs et ongles jusqu’à ce que l’une d’elles l’emporte et que le champ lui appartienne même s’ il n’est plus qu’un champ de poussière. Les autres tribus se meurent. Elles sont prêtes à tout pour un peu de poussière de blé. Elles s’insurgent et attaquent le vainqueur : cette poussière est à nous aussi se disent les extrémistes qui les mènent au combat. La spirale de la violence est lancée l’escalade ne s’interrompra pas. Ils connaîtront de plus en plus de violence, de plus en plus d’appauvrissement jusqu’à ce que, quelques générations plus tard, les tribus se demandent pourquoi leurs ancêtres n’ont pas été planter et cultiver ailleurs. Voilà le paradoxe de la prospérité, c’est en temps de disette qu’il faut planter la croissance et c’est en temps prospères qu’il faut récolter et partager. » Ce n’est pas du communisme, précise-t-il, il n’y a pas une redistribution de la poussière par décision gouvernementale. Il y a juste du bon sens.

 Vous ne jouez pas dans un bac à sable messieurs De Wever et Di Rupo. C’est vrai, mon titre est dénigrant par rapport à vos efforts et vos motivations. Mais vous êtes bel et bien dans un bac de poussière. N’est-il pas temps de planter autre chose?  Quand tiendrez-vous ce discours ? Quand dégagerez-vous cette vision ? Quand élèverez-vous le débat au-delà de cette stupide division gauche-droite alors que vous êtes tous animés par le même mythe néo-libéral : être l’homme de la situation autosuffisant.

 Avec tout le respect qui vous est dû, je persiste et signe en citoyen inquiet né de père flamand et de mère wallonne.

 

Patrick Willemarck

 

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Tous les commentaires

Bonjour

la "parcellisation" néolibérale décrite par Alain Caillé, avant qu'il ne lance son concept de convivialisme, laisse de côté l'histoire des interstices où se sont développées les formes de pratiques illégales par lesquelles une bonne partie du peuple parvenait néanmoins à survivre.

Malheureusement, être progressiste aujourd’hui consiste, par exemple, à critiquer  la politique mortifère menée par la Troika en Grèce, mais en taisant l'hypocrisie des "fallakias", ces petites enveloppes qui facilitaient la vie sociale partout.  Le résultat de la politique des "Troikans" rend les fallakias inaccessibles tandis que, parallèlement, elle ouvre la porte à  la reconstruction de néo réseaux de « solidarité mafieuse de proximité », au nom de la  nécessaire survie "des plus faibles" par de petits trafics, qui sont ainsi protégés protégé par "de plus forts".

Personnellement,  je pense que la dénonciation des "Affaires à la Une", épargne au peuple la critique de son hypocrisie quotidienne, d'autant que je suis désespéré par le silence de Mediapart sur la promotion par l’Otan de l’alliance entre  la finances et les néonazis en Ukraine. J’espère toutefois que des pratiques sociales de type « coopératives municipales libertaires » émergeront un jour ou l’autre pour remplacer les formes de sécurité mafieuses et clientélistes qui font que nos servitudes sont, de fait, notre participation volontaire à des chaînes de hiérarchies parallèles, hypocrites et corrompues.

 

 

A+