La relance est devenue la nouvelle religion politique qui fédère tous les partis de nos pays dans une sorte d’utopie que serait le Libertistan, un pays où flotterait le drapeau vert (respectueux de la planète bleue) avec, en son centre, le bel emblème d’une main invisible (c’est difficile à représenter, mais nous sommes en utopie). Il va sans dire que le prix y est idolâtré, que le temple est le marché et que l’oracle s’y exprime sur le web. Tous sont rassemblés autour d’un dogme qui se nomme croissance et prient pour leur croissance quotidienne. De nombreux sacrifices se font au nom du dogme : des populations civiles meurent par attaque de drones, la Chine achète plus de 10 millions d’hectares en Afrique en sacrifiant les gens qui y vivent. La morale est vertueuse : l’espionnage est, par exemple, une vertu qui a pris le nom de transparence et l’accepter est l’étape nécessaire pour accéder à la citoyenneté. La délation devient ainsi le meilleur moyen d’accéder à l’élection au sein des instances dirigeantes, qui ne dirigent pas mais guident. Les multinationales font dans la gouvernance avec panache. Elles se disent blanches et sans tâche et se prétendent de plus en plus vertes, comme le drapeau.

Le Libertistan vous semble familier ? C’est que cette utopie se matérialise, héla,s dans notre quotidien. Ce n’est plus un rêve. Ses partisans sont convaincus et ont convaincu leurs pairs que la croissance est un but en soi au lieu d’en faire un moyen. Bien sûr que la croissance est nécessaire mais elle ne peut être une finalité, elle doit rester un moyen de vivre une vie qui soit meilleure et permette à tout le monde de devenir meilleur au lieu de devenir juste busycomme le veut le business. Une vie en commun qui sorte de l’imaginaire de l’homme qui se croit fort parce qu’il accumule des gadgets technologiques qui permettent instantanément de mesurer la température du vin qu’il boit, du rôti qui cuit et du jacuzzi qui chauffe, par exemple.

Poursuivre une croissance qui passe par la généralisation d’objets électroniques à usage privé tels que tablettes et téléphones portables qui permettent de collecter des données pour continuer à fourguer des objets de statut du même type que ceux que je viens d’évoquer, n’est pas une bonne idée. En plus, cette production de téléphones et tablettes portables nécessite un minerai, le coltan, qui passe par l’exploitation de mines en Afrique centrale (RDC surtout) où des innocents meurent tous les jours depuis des années à cause de la contrebande dont ce minerai fait l’objet. Mais je vous écris ça en tapant sur ma tablette dont j'aurais beaucoup de mal à me passer.

Soyons réalistes, la poursuite de cette croissance ne crée pas de valeur.

  • Les actions que vous détenez à titre d’investissement ne rapportent pas. Ces dix dernières années, un investissement de 1000 $ dans un panier d’actions comprenant les 500 entreprises notées par Standard & Poor’s, aurait laissé 800 $ au bout de 10 ans. Où est la prospérité ?
  • Le fameux ROI, retour sur investissement, ne retourne rien. Les entreprises censées offrir un important retour sur investissement ne sont plus au rendez-vous depuis dix ans mais il ne faut pas que cela se sache. John Hagel III chez Deloitte a démontré que le return sur les actifs d’entreprises chute depuis des décennies.
  • La croissance ne crée pas d’emploi, nous sommes dans un monde où la destruction d’emploi est plus grande que la création. On nous le cache en faisant croire que ce sont les immigrés qui pompent nos jobs et nos contributions ? En est-on si sûr ?

Je peux allonger la liste si vous le souhaitez. Tout n’est pas noir pour autant. La démocratie se propage. Mais elle souffre comme tous les pouvoirs de l’érosion de la confiance.  Le tirage au sort peut-il résoudre cela ? Je ne sais pas, je vais écouter David Van Reybroeck dont je lis le livre qui plaide pour cela. Mais même avec ce mode de démocratie innovant, je crois que nous n’échapperons pas au besoin de changer de paradigme.

Il faut créer un autre imaginaire à construire autour d’un autre mythe, d’une autre aspiration que celui du « Moi, ce héros » qui veut plus, toujours plus au lieu de mieux, toujours mieux. Un mythe qui soit plus en phase avec ce que l'humanité souhaite dans ce qu'elle a de plus humain : être aimé (beloved disent les Anglais) et non admiré, vivre et non vaincre, maîtriser et non dominer. Cet imaginaire social a créé le marasme ce n’est pas la vertu qui nous en sortira.

L’homme n’est pas vertueux. Dites à quelqu’un qui a du mal à nouer les deux bouts qu’il devrait payer plus pour acheter des produits bios et éthiques, je doute que la réaction soit chaleureuse. Le souci du bien de la planète viendra et le mobilisera quand ses besoins de base auront été satisfaits. Mais ce n’est pas le cas. Il ne suffit pas de vouloir changer le monde ou de décider de changer le monde pour que le monde change. La finance mondiale pourra-t-elle changer parce que ses acteurs le décident et veulent plus de vertu ? M. Lippens était le père de la gouvernance en Belgique. Qu’est-ce que cela a donné ? La finance et les perversités néolibérales ne pourront être arrêtées que par un cadre réglementaire avec sanctions à la clé. Personne n'est vertueux. Personne n'est parfait, personne ne peut être l'homme de la situation. Seule une équipe peut l'être grâce aux différences de chacun et aux synergies qu'elles permettent. Des synergies au sein d'un groupe ne se créent que s'il y a un respect de ces différences. Tout entraîneur d'une équipe de sport vous le dira. Seule une société peut devenir vertueuse avec un cadre et des principes. Tout ce qui nous entoure est social. Et c'est ce qui nous permet d'avancer, d'apprendre, de construire, de nous améliorer et d'améliorer les autres.

 Les partis crousti-moelleux, les extrémistes du centre, n’ont plus d’utopie et se contentent de suivre le mouvement au gré des sondages et le ‘Big Data’ ne vas pas faciliter la métamorphose  des acteurs politiques dont les démocraties ont besoin.

C’est à suivre, dans un prochain post ù nous verrons que la vision démocratique est victime d'un angle-mort.

 ©Patrick Willemarck

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