La démocratie souffirait-elle de l'angle mort de ses acteurs ?

L’électeur renonce à essayer de comprendre et délègue ou s’abstient. L’élu essaie de comprendre ce que veut le l’électeur et ce qu’exige l’écosystème dans lequel il se trouve mais tout devient confus parce qu’il n’a pas le recul. L’homme politique doit influencer le cours des choses dans un écosystème où l’information et le feedback circulent avec de moins en moins de pertinence. Les politiques souffrent de ce que les psychologues appellent un blind-spot. Nous connaissons tous l’angle mort, cette partie de l’environnement extérieur de la voiture qui reste invisible à nos yeux de conducteur. La vie courante nous offre aussi ce type d’angle. Celui où nous manquons de feedback parce que nos proches se taisent ou ne veulent pas blesser.

Dans le film Intouchables, le tétraplégique finit par jouir d’avoir une personne « brute de décoffrage » qui s’occupe de lui. Il lui révèle les points aveugles que tout son entourage bien intentionné lui cache. Personne n’aime aborder ce sujet et encore moins les dirigeants dont les politiques font partie. Mais si tant d’industries, tant d’emplois se voient remis en question par le digital, c’est à cause de cet angle mort, ce point aveugle que personne n’éclaire ou n’ose révéler. Combien de temps faudra-t-il encore pour se rendre compte que le métier de politique souffre de cet aveuglement qui met la démocratie en danger ?

La démocratie peut-elle encore fonctionner ? Peut-on encore déléguer le pouvoir à des gens qui semblent ne plus le maîtriser et qui finissent pas passer plus de temps sur les réseaux sociaux que sur les bancs de l’assemblée parlementaire pour certains ? Il faut tout revoir en prenant un recul suffisant pour ne pas oublier les principes clés de la vie politique et de la démocratie. Nous vivons dans « immédiateté » c’est-à-dire une rupture dans le temps, tout devient instantané, mais aussi une rupture dans la communication, il n’y a plus de médiateur, tout se sait et se voit. Une ministre peut décider de démissionner parce qu’elle craint que son coming out puisse nuire tant à sa carrière qu’à son couple homosexuel. Si elle ne l’avoue pas, cela se saura et les dégâts seront bien plus graves que si elle l’avouait surtout dans un pays comme la Belgique qui a certes encore ses coincés mais qui accepte un premier ministre gay et est à l’avant-plan au niveau législatif pour respecter ces couples.

L’homme politique est condamné à ne plus pouvoir faire semblant. L’immédiateté peut lui faire peur et l’amener à envisager de mener campagne comme Amazon décide de produire des séries télés : en testant ses idées au préalable, en live. Soit, mais qu’ils sachent que ceux à qui Amazon demande l’avis, ce sont les gens les plus ouverts à la nouveauté. Il faudra donc oublier le sondage de masse et la presse quotidienne comme guides des politiques, postures et autres positions à prendre. Il faudra dès lors communiquer comme le font les séries. Avec des images et des épisodes réguliers. Avec de l’espace de discussion. Mais pour cela aussi, il faudra un minimum de sex appeal. L’homme politique s’est sans doute trop longtemps contenté de s’adapter à l’environnement. Certains se sont avérés très doués pour durer grâce à cette technique. C’était avant l’immédiat. Aujourd’hui, c’est l’homme politique qui doit maîtriser l’art de faire comprendre les faits et les projets avec la juste distanciation.

Si une série parle mieux de sujets de société qu’un reportage ou qu’un congrès de parti, c’est parce qu’elle laisse une place à l’imaginaire. Cet imaginaire manque dans les discours politique. Loin de moi l’idée de me moquer ou de dénigrer le politique ; j’ai un immense respect pour l’intelligence et le courage de ces gens. Mais ils n’inspirent plus confiance et c’est dramatique. Parce que la confiance est un ressort et qu’un peuple qui fait confiance à un leader permet à une société d’évoluer. En France, il n’y a plus de place pour l’espérance, la vision. On doit passer par la rigueur et l’austérité, c’est très bien mais pour aller où ? En Belgique ce n’est pas mieux, tout gouvernement est une association d’ennemis idéologiques forcés à se compromettre et ils s’en complaisent. On stabilise. Mais le peuple ne reçoit plus le message d’espérance, non plus.

Avec des gouvernements comme cela, il y a plein de choses possibles mais on ne sent pas que quelqu’un y exerce l’art du possible. Il n’y a pas ce médiateur qui donne du recul, véhicule les visions à poursuivre et les mots d’espérance à prononcer. En analyste des organisations, la démocratie est devenue ce que les anglos-saxons apellent un Garbagge Can: une grande poubelle où convergent des flux de gens, des flux de problèmes, des flux de solutions. Parfois les aléas font qu'un problème trouve sa solution pour les gens qui étaient là, au bon moment. Parfois.

 

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