Le libéral est pour l’autonomie. Le stéréotype de l’Américain, self-made-man, qui inconsciemment, le plus souvent, vit dans l’exclusion. « Je dois bosser pour me mettre à l’abri de toute dépendance et je dois protéger ce que j’accumule pour pouvoir subsister en toute autonomie », se dit-il. Mais qui peut démontrer qu’il est un self-made-man ? Steve Jobs ? Il a eu besoin de Steve Wozniak et n’aurait jamais imaginé Apple sans lui. Il s’en est débarrassé ensuite pour être « autosuffisant » mais pas self made. Il en va de même pour Bill Gates et plus récemment, pour Mark Zuckerberg. Ils ont tous dû lire la même presse et regarder Dallas pour aspirer autant à ce mythe et devenir prêts à tout pour l’emporter jusqu’à nier avoir eu besoin d’un partenaire pour inventer et implémenter le début de leur success-story.

Le libéral européen, russe, chinois, africain soutiennent le même idéal. Moins d’État et plus d’autonomie, pourvu que tout reste sous contrôle. Oui, nous sommes prêts à sacrifier un peu de notre vie privée pour avoir un peu plus de sécurité. Une société sous contrôle est meilleure qu’une société libre, voilà ce qui se dit et se pense au pays de Thomas Jefferson qui préférait une presse sans gouvernement à un gouvernement sans presse. Du chemin a été parcouru depuis et on peut se demander dans quel sens et pour qui cela fait-il du sens. C'était la terre de la liberté, c'est devenu le sol nourricier du Libertistan et de son dogme, la croissance.

Faut-il préférer le collectivisme ? Non bien sûr et certainement pas celui qui n’a pu exister que sous contrôle absolu et renoncement aux droits individuels. Des groupes peuvent se fédérer et fonctionner autour de projets. La masse ne peut se fédérer qu’autour du plus petit dénominateur commun. Mais nous ne pouvons pas nier que l’individu ait besoin de se sentir beloved et qu’aujourd’hui, ce sentiment ne se réalise que dans la reconnaissance par rapport à un imaginaire consacré ; celui de l’homme ou de la femme forte qui assume, prend en charge et n’a besoin de personne.

Le même imaginaire sévit à gauche et c’est paradoxalement l’imaginaire néolibéral comme le démontre Frédéric Lordon. « Le commerce équitable, l’investissement responsable, les monnaies citoyennes, le tri des déchets et la fermeture des robinets, le déménagement de ses comptes au crédit coopératif, ou à La Nef, etc. : toutes ces injonctions militantes à la “citoyenneté” ont en commun de proclamer “nous sommes tous individuellement responsables”, “le changement commence par nous”, “si nous le voulons, il nous appartient de modifier nos comportements” – sous-entendre : pour changer le monde, puisque le monde n’est pas autre chose que la somme de nos comportements individuels. »[1]

Cette analyse est d’autant plus troublante que tous les partis politiques finissent par naviguer au centre. Les tenants de la gauche et de la droite semblent tout simplement obéir au même mythe : celui de l’homme qui peut tout faire, le « Moi, ce vainqueur ».Un mythe qui a été repris à gauche comme à droite, par Mao et Staline, par Che Guevara et Kennedy, Alain Delon, Schwarzenegger, Steve Jobs, Bill Gates, l’Iron Lady britannique...

Le même idéal permet donc de faire progresser autant le mondialisme que l’altermondialisme, autant les scientifiques que les climato-sceptiques, autant les comportements polluants que les comportements dépolluants, que le meilleur gagne et chacun pour soi avec la bénédiction de l’Église qui a toujours été du côté des puissants. Et que ceux qui travaillent dans des boîtes peu respectueuses des droits de l’homme et de l’environnement s’engagent en privé à donner quelques cents à une bonne œuvre et à trier leurs poubelles. Le marché libre offre toutes les occasions de se donner bonne conscience. Balle au centre. Où sont le progrès et la prospérité ?

Tous des bandits.

Le progrès et la prospérité ne sont pas là parce que la croissance depuis l’industrialisation se fait par extraction. La valeur se crée en l’extrayant ailleurs. Dans des mines, dans une force ouvrière, dans les océans, chez des concurrents dont on vole le talent ou les brevets, etc. Le gouvernement prend le pouvoir que nous sommes censés lui donner et oublie que c’est nous qui sommes souverains, le peuple. Google, Facebook, LinkedIn créent de la valeur (sonnante et trébuchante) en prenant nos données et nos informations. Zuckerberg, Jobs, Gates ont créé de la valeur en se séparant vite du partenaire sans qui leur idée n’aurait jamais pu voir le jour. Distributeurs et producteurs prennent de la valeur dans nos poches comme consommateurs et comme employés. La Belgique sous Léopold II a été la troisième puissance mondiale en extrayant de la valeur du Congo et des richesses naturelles telles que le charbon. Le monde entier repose sur ce paradigme de l’extraction de valeur et entretient l’imaginaire sociétal dans lequel nous avons grandi pour que certains puissent y maximiser leur bien-être, le nombre de voix aux élections et/ou le cash. C'est magnifique, l'éducation revient à remplir du vide, la croissance en crée et le consommateur s'y complaît. Tout cela parce que nous restons animés par ce mythe de l’homme fort, du « Moi vainqueur » qui se pose en concurrence avec les autres (concurrence commerciale, électorale, idéologique).

Être meilleur que l’autre, consiste à faire plus : plus de vente, plus de voix, plus de confort, plus vite, plus grand et moins cher. Être meilleur qu’hier revient à faire mieux. C’est ce que Wilbert Gore a compris très tôt et refusé d’instiller dans la culture particulière de son entreprise créee en 1958 et toujours prospère. Chez lui, il n’y a pas de course au titre, à la position, au bureau avec le plus de fenêtres ou de tiroirs. Chez lui, le CEO est élu par ses pairs et il n’y a pas de hiérarchie. Il y a une volonté de faire mieux et dans l’intérêt commun des associés et des clients. Est-ce hors de portée pour un parti ? Une ville ? Un pays ? Si nous ne nous posons pas la question aujourd’hui, il y a 30% d’abstentionnistes qui ne reviendront jamais aux urnes et se laisseront séduire par d’autres formes et outils de démocratie qui se préparent au MIT, par exemple.

Patrick Willemarck

 


[1] Lordon Frédéric, la société des affects, Editions du Seuil, Paris, 2013

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  • 26/04/2014 12:46
  • Par jdapr

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