Violences sexuelles: L'Espagne s'indigne, la France s'endort

L'affaire de la "meute de Pampelune" (un viol en réunion commis par 5 hommes en 2016) enflamme l'Espagne: manifestations, embarras du gouvernement, appels à la démission du ministre... dans le même temps, les scandales de l'inceste et de la pédocriminalité "ordinaire" s'enchaînent en France, sans susciter beaucoup d'émotion.

L'affaire de la "meute de Pampelune" n'en finit pas d'occuper l'actualité en Espagne: manifestations, pétitions... et aujourd'hui appels à la démission du ministre espagnol de la justice qui a donné son avis sur un procès qui n'est pas encore terminé (puisqu'il y a appel). Le ministre a eu tort sans doute d'enfreindre la séparation des pouvoirs dans cet affaire, mais ce qui me frappe le plus c'est la différence entre la France et l'Espagne. Là-bas on s'indigne, on crie, on manifeste sa colère. Ici on s'endort

En France on voit très régulièrement dans la rubrique "faits divers" du Parisien ou de la presse régionales des peines de prison étonnamment légères dans des affaires de pédocriminalité et d'inceste.

Par exemple:

Comment se fait-il qu'il n'y ait personne dans la rue en apprenant qu'en France, en 2018, on peut violer une enfant de 5 ans et ressortir libre du tribunal ? Suis-je donc le seul à être scandalisé par cette incompréhensible déni des violences sexuelles sur les enfants et de leurs conséquences gravissimes sur la santé tout au long de la vie ?

Le mythe du "Monsieur Saucisson"

Certes l'enlèvement, le viol et le meurtre d'Angélique Six par un pédocriminel récidiviste ont bénéficié d'une importante couverture médiatique. Et c'est tant mieux ! Mais il faut reconnaître que cette affaire correspond davantage au stéréotype de ce que mon père appelait le "Monsieur Saucisson" dont il fallait que je me méfie. L'ogre qui enlève les enfants à la sortie de l'école et les tue.

Cependant les 3/4 des prédateurs sexuels ne se donnent pas la peine et ne courent pas le risque d'enlever des enfants. Ils sévissent à l'intérieur de leur propre famille, c'est tellement plus facile ! Selon les statistiques 2014 du SNATED qui gère le numéro d'urgence 119,  75% des appels liés à des violences sexuelles sur mineurs sont relatives à des cas d'inceste.

Un crime de lien

Cette pédocriminalité "ordinaire", intra-familiale est certes beaucoup moins spectaculaire pour les médias. Pas d'affiches "disparition inquiétante", pas de battue, pas de suspense, pas de cadavre... bref, pas de quoi faire un bon sujet bien saignant pour le 20 heures de la télé.

Mais pour l'enfant victime, que l'agresseur soit un inconnu ou bien que ce soit le père, l'oncle, le grand-père, c'est tout aussi traumatisant. En fait ça l'est davantage car l'inceste détruit la famille en plus de détruire un enfant. C'est un crime de lien. Un viol est très destructeur, il faut des années pour s'en remettre, c'est bien pour ça que le viol est un crime. Un viol commis par un adulte de confiance sur qui l'enfant comptait pour grandir, se développer, construire sa personnalité et sa confiance en soi, c'est encore plus destructeur. L'inceste est un meurtre psychologique, celles et ceux qui l'ont connu deviennent des survivant(e)s atteints du Syndrome de Stress Post-Traumatique comme les victimes de terrorisme ou les réfugiés de guerre.

Correctionnalisation en masse

Mais voilà, tout le monde s'en fout de l'inceste, y compris les professionnels de la justice. Alors on "correctionnalise" c'est à dire qu'on transforme illégalement le viol en agression sexuelle pour le juger à la va-vite au Tribunal Correctionnel, évitant ainsi un coûteux procès aux Assises.

Le gouvernement aussi s'en bat les couilles. En ce qui concerne les enfants, son projet de loi du 21 mars ne renforce en rien l'arsenal juridique pourtant dénoncé comme insuffisant par les professionnels et les associations. Au contraire, en créant le nouveau délit d' "atteinte sexuelle sur mineur AVEC PÉNÉTRATION", il ouvre la voie à la correctionnalisation en masse de l'inceste et des viols sur mineurs.

Et tant pis si ça divise par 4 ou 5 les peines prononcées en pratique, ou l'indemnisation pour les victimes. Libéré plus vite, voire tout de suite, l'agresseur aura tout loisir de recommencer avec la même victime, sa petite soeur ou même sa fille. Silence, on viole...

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