Paul Alliès
Professeur Emérite à l'Université de Montpellier. Doyen honoraire de la Faculté de Droit. Président de la Convention pour la 6° République (C6R).
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Billet de blog 1 sept. 2008

Un autre Bonaparte

Un peu plus d’un an après sa prise du pouvoir, Nicolas Sarkozy n’en finit pas de désorienter à la fois ceux qui l’ont soutenu et ceux qui l’ont combattu.

Paul Alliès
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Un peu plus d’un an après sa prise du pouvoir, Nicolas Sarkozy n’en finit pas de désorienter à la fois ceux qui l’ont soutenu et ceux qui l’ont combattu. Il apparaît comme inclassable, à la fois libéral et étatiste, pro-américain et souverainiste. Son activisme est bien fait pour brouiller les pistes et faire prendre les vessies élyséennes pour des lanternes à journalistes. Sous ce dernier angle, la production hebdomadaire est assez réussie : c’est à qui s’interrogera à qui mieux mieux sur « l’autre président » que sa confrontation aoûtienne à « deux géants » (la Chine et la Russie) nous aurait donné (voir L’Express du 28 août).

Est-il bien utile de s’interroger sur la nature politique d’une présidence moulée dans les plus petits détails de la V° République présidentialiste ? A l’heure où une opposition aphone ne sait toujours pas comment s’y prendre, il n’est peut-être pas inutile de réfléchir à quoi nous avons à faire avec le sarkozysme pour peu qu’on admette qu’il exprime une tendance profonde de la société française. La question a cheminé à travers nombre d’essais parus au cours des derniers mois. Elle a appelé trois types de réponses.

- La première voit dans le sarkozysme une modernisation de la France en retard d’une transformation européenne de la politique. Berlusconi en serait l’emblème : culte du fric, transgression des symboles, mépris de l’Etat de droit, démagogie, instrumentalisation des médias. Cette thèse est celle de Pierre Musso (« Le sarkoberlusconisme » Ed. de l’Aube). Elle privilégie exagérément le cas de l’Italie qui est dans une crise politique presque unique en Europe, droite et gauche confondues, institutions incluses. L’analogie entre Sarkozy et Berlusconi n’est sans doute pas fausse en ce qui concerne le contrôle des médias, sauf que le second en est propriétaire et affronte les magistrats alors qu’en France ce sont les médias qui sont un complexe d’intérêts industriels et publics et que les magistrats n’ont pas à en connaître.

- La seconde réponse est celle d’Alain Badiou (« De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Lignes) : Sarkozy renouvellerait le vieux fond pétainiste grâce au basculement à droite des couches moyennes et populaires écrasées par le triomphe du capitalisme moderne. Sa réussite aux présidentielles de 2007 parmi les électeurs du Front National (confirmée aux élections municipales et cantonales de mars 2008) en serait l’illustration. Cette explication rend compte d’un aspect bien réel du sarkozysme ; son côté Brice Hortefeux. Mais elle n’en est qu’une petite part et repose sur une vision très post-maoïste : la nostalgie de la Résistance, les raccourcis historiques entre l’Etat français et la République. Badiou ne voit pas que Sarkozy a remarquablement utilisé les institutions de la V° République, en les perfectionnant avec la révision constitutionnelle de juillet dernier.

- La réponse qui semble le mieux résister est celle qui voit dans le sarkozysme une actualisation du bonapartisme comme culture historique de la bourgeoisie française. Il ne faut pas y voir un simple clin d’œil plus ou moins éruditau passé ou aux figures du premier et second Napoléon. Il faut y voir un véritable système politique inventé dans la France post-révolutionnaire du XIX° siècle et que d’ailleurs elle a pas mal exporté depuis. Le sarkozysme en est l’expression dernière qui réalise son adaptation aux nouvelles conditions de la mondialisation, aux nouveaux rapports de force internationaux, aux nouvelles règles du capitalisme financier. Sami Naïr a commencé à explorer cette voie (« Un détournement » Gallimard). Il y souligne les aspects atypiques (par rapport au bonapartisme gaulliste) que serait la mesure donnée par l’admiration officielle des Etats-Unis comme modèle de société, d’économie, de puissance impériale. Pourtant les ingrédients du bonapartisme le plus pur sont bien là dans trois domaines au moins:

- L’apologie du pragmatisme et le mépris des idées qui permet de déclarer obsolète le clivage gauche/droite. « Ce qui est bon et juste, c’est ce qui marche » : cette maxime du blairisme est devenue celle du sarkozysme et a séduit les socialistes que l’on sait.

- La promotion d’une vision du pouvoir comme une fin en soi dont la justification est dans le marché, l’économie mais plus dans la politique. La politique n’est que le champ de la conquête de ce pouvoir : elle sélectionne le meilleur pour qu’il s’occupe ensuite des vrais enjeux qui ne sont plus dans la politique. Nous ne sommes pas loin de la « Théologie politique » de Carl Schmitt qui identifiait (en 1922) l’essence du pouvoir à la pure décision sans justification ni fin.

- La réduction de l’histoire à des évènements et du social à des phénomènes identitaires où la religion occupe une place constitutive. Cette dévaluation de l‘histoire correspond bien à une vision selon laquelle, il n’y a plus de projets de transformation de l’humanité possible. C’est la traduction française de la fin de l’histoire de Fukuyama. Il faut donc raconter des histoires au jour le jour, épuiser le temps dans la durée du quotidien. C’est l’importation du Storytelling (Christian Salmon, La Découverte), cette machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits des consommateurs puis des citoyens.

Cette modernité du sarkozysme très mal pensée par la gauche, a d’ores et déjà fait sentir ses effets. On peut dire qu’en un an, ils ont donné un chef incontesté à la droite historiquement et cycliquement divisée,et produit des résultats sur deux registres essentiels :

- D’abord, la privatisation du lien social. C’est un programme entier du nouveau libéralisme qui nous vient de l’ordo libéralisme allemand (et que Michel Foucault avait remarquablement analysé dans les années 77-78). Il institutionnalise l’économie de marché, encadre juridiquement la régulation marchande, limite l’intervention publique. Il ne s’agit plus de gouverner à cause du marché comme le disait la théorie libérale classique, mais par le marché. L’économie de marché n’est plus le principe de limitation de l’Etat mais le principe de régulation de son action. C’est un Etat sous surveillance du marché et non plus un marché sous surveillance de l’Etat. On passe de l’échange à « l’égale inégalité pour tous », à la concurrence érigée en principe constituant. L’individu est considéré à partir de ses intérêts économiques qui le conduisent à essentiellement chercher à vivre dans un meilleur système économique. Le citoyen aura donc des intérêts constitutionnels en tant que consommateur et non plus qu’en tant que producteur. La souveraineté du consommateur devient le symbole du système économique concurrentiel qui est ce meilleur système que l’Etat doit faciliter par des arrangements institutionnels et la détermination des règles du jeu. La promotion de la concurrence ne débouche donc pas sur le « laisser-faire », mais sur la nécessité d’une « gouvernementalité active » sur le modèle de l’entreprise ( la « gouvernance » ).Le résultat c’est un activisme juridique qui produit un Etat procédural et une dépolitisation de la vie sociale. C’est « l’économie sociale de marché », concept ordo libéral prototypique. Elle permet la neutralisation économique des effets des politiques sociales. Le marché ne doit plus être perturbé par le social. Cette vision sous-entend une complète inversion de la doxa libérale: la question n’est plus de savoir comment limiter l’Etat au nom des mécanismes du marché mais comment le faire exister par le marché. Ce n’est plus l’Etat minimum mais l’étatisation à partir de l’économie qui est l’enjeu principal. La liberté économique peut ainsi devenir une nouvelle souveraineté politique.Avec le sarkozysme on a l’embarras du choix des exemples de cette véritable idéologie. C’est la révision du droit du travail selon les principes fixés par le Medef : que la loi et le règlement cèdent le pas au contrat ; que l’idée même de durée légale du travail soit remise en cause ; que le licenciement puisse se faire « à l’amiable » (la « rupture conventionnelle »). C’est la réduction du système de protection sociale : que l’assurance individuelle privée couvre aussi bien le risque dépendance des personnes âgées qu’une part de l’assurance maladie (le « chèque santé »). C’est la culpabilisation des citoyens par une série de mécanismes (franchises médicales, lutte contre les fraudes aux prestations sociales, dévoiement de la mission de l’hôpital public, renforcement des contraintes pour les chômeurs, révision à la baisse des allocations familiales). C’est la transformation progressive de l’école en entrepriseoù la compétition est la règle : salaire des enseignants fixé au rendement, temps de leur travail flexible, statuts précaires, diversification de l’offre c’est-à-dire mise en concurrence des établissements. Le Second Empire avait manifesté une remarquable activité dans la transformation des relations sociales dans le sens du libéralisme économique d’alors. Le sarkozysme manifeste la même tendance au profit du néo-libéralisme contemporain.

- Ensuite la mise en cause du principe d’égalité par la spiritualisation de la citoyenneté. C’est la préférence pour le communautarisme fondé sur les appartenances religieuses.Les bases de cette politique sont dans le livre de Nicolas Sarkozy quand il était ministre des cultes (« La République, les religions, l’espérance ». Pocket, 2005). Elles se retrouvent tout autant dans le discours de Constantine (5.12.07) que dans celui du Latran (20.12.07) que dans celui de Doha (14.01.2008). Dans ce dernier Nicolas Sarkozy avait tenu un propos retentissant:" Je respecte ceux qui croient au Ciel autant que ceux qui n’y croient pas. (...) Mais j’ai le devoir aussi de préserver l’héritage d’une longue histoire, d’une culture, et, j’ose le mot, d’une civilisation. Et je ne connais pas de pays dont l’héritage, dont la culture, dont la civilisation n’aient pas de racines religieuses. Je ne connais pas de culture, pas de civilisation où la morale, même si elle incorpore bien d’autres influences philosophiques, n’ait un tant soit peu une origine religieuse. Dans le fond de chaque civilisation il y a quelque chose de religieux, quelque chose qui vient de la religion. ".L’idée de base, comme le relève justement Naïr est donc qu’il n’y a pas de société sans foi religieuse, sans transcendance. L’espérance terrestre est toujours mutilée et mutilante. C’est la religion qui fait lien. « La morale républicaine est insuffisante pour répondre aux interrogations fondamentales de l’être humain ». Un croyant est supérieur à un incroyant. « L’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur ». Jamais depuis 1884 un chef d’Etat français républicain n’est allé aussi loin. La laïcité est assimilée à un intégrisme comme si l’humanisme des Lumières n’avait jamais existé. Etcela inspire une nouvelle politique des rapports entre Eglises et Etat en rupture avec la tradition républicaine. L’Etat devra financer les religions pour les tenir égales entre elles (« il n’y a pas assez d’églises dans les banlieues de Seine St Denis », mais il n’y a pas non plus assez de mosquées »). Il faut « institutionnaliser les mouvements spirituels » (sic ; cad les sectes) pour mieux les contrôler. L’éducation religieuse doit suppléer aux manques de la morale républicaine (oubliée la « laïcité d’éducation » de Jaurès : l’enseignement des valeurs de raison, d’égalité, de liberté de solidarité). "Jamais un chef de l'État ne s'était immiscé avec autant d'insistance dans les salles de classe, dans l'esprit des élèves, et dans les programmes et la feuille de route des enseignants", écrivent Eddy Khaldi et Muriel Fitoussi, dans "Main basse sur l'école publique" (éditions Démopolis). Ils relèvent que, depuis son élection, Nicolas Sarkozy a eu "l'occasion d'imposer dans l'agenda médiatique une authentique révolution libérale dans l'Éducation nationale". Cette assignation du citoyen à ses cultures et croyances même s’il ne les met pas en pratique relève de la conception anglo-saxonne du lien social : ce sont les communautés d’appartenance qui sont constitutives de la société.La lutte contre les inégalités n’est pas tant de la responsabilité de l’Etat que de la charité publique (« Si l’Eglise de France n’a pas le souci des plus pauvres, qui l’aura ? »). Et la compassion est érigée en ferment de la loi.Dans l’histoire politique française, c’est la pratique concordataire et gallicane du Premier Empire que seule la loi de 1905 avait abolie. Dans les temps d’aujourd’hui c’est la perspective d’une confrontation identitaire religieuse (telle que Samuel Huntington en a fait un ingrédient de la politique bushiste de démonisation de l’Islam). Le sarkozysme avec le soutien affiché à l’Amérique dévastatrice de l’Irak et du Moyen-Orient nous met dans cette voie.

On pourrait aussi prendre l’exemple de la politique d’immigration (dite « choisie ») et de l’activisme dont Sarkozy a fait preuve sur ce sujet dans l’Union Européenne. Elle renvoie elle aussi à une mutation du lien social parce que les flux migratoires d’aujourd’hui sont liés à la mondialisation et que personne ne parvient à les contrôler sauf sous l’angle strictement marchand : on veut bien des immigrés mais seulement dans les domaines où la main d’œuvre ou les compétences nous font défaut. Sus donc au regroupement familial, au droit d’asile, au droit du sol (à Mayotte) et au droit des gens en général (les tests ADN, nouvelle interprétation biologique de la citoyenneté qui pourra être appliquée demain aux citoyens français eux-mêmes). C’est le mélange officiel entre identité nationale et immigration qui nous fait tourner le dos à la meilleure et plus ancienne tradition de notre droit.

Cet état du sarkozysme au pouvoir ne serait pas complet si j’omettais la révision constitutionnelle. Je n’en dirai rien pour en avoir déjà beaucoup parlé ici même, sinon que sa logique est parfaitement dans la veine d’une accentuation du bonapartisme que les institutions de la V° République ont remis d’aplomb voilà 50 ans. Là où certains ont voulu voir une certaine amélioration des conditions du travail législatif du parlement, il y a un renforcement du présidentialisme, du déséquilibre et de la confusiondes pouvoirs. On a conservé un Premier ministre seul responsable en cas de crise d’une politique présidentielle dont il n’est pas responsable. C’est la source la plus évidente de l’irresponsabilité dont est marqué indélébilement ce régime.

Ce néo-bonapartisme est-il sans limites ?. Sarkozy s’est construit comme un autre Bonaparte. Il a indéniablement réussi la modernisation et l’unification des droites françaises. Il en est devenu le chef incontesté que telle ou telle sensibilité à droite l’aime ou pas. Mais il reproduit les traits d’un Bonaparte classique. N’oublions pas alors que ce qui a toujours fait la force du bonapartisme dans notre histoire c’est son caractère social interclasse à ses débuts. Le succès électoral de Sarkozy est dans la coagulation des couches défavorisées, de la boutique, de la petite entrepriseet de la bourgeoisie d’affaires. Il est aussi dans la croyance que cette société a, que l’homme providentiel auquel elle s’est donnée restera au-dessus des factions pour mieux satisfaire les intérêts de chacune des couches et catégories. Mais cela n’a qu’un temps. Dès que ce bonapartisme social n’a plus les moyens de sa politique les conditions de sa révocation grandissent. Se pose alors l’ultime question, celle de la capacité politique de la gauche à présenter une alternative globale. Nous n’en sommes visiblement pas là.

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