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Billet de blog 2 mars 2011

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Tunisie: construire une opinion publique en zone aride

Deux décennies de dictature ont éloigné les Tunisiens de l'idée même de parti sauf dans la détestation de l'unique RCD. Et cela rejaillit sur les institutions: ils ont du mal à imaginer ce que serait une assemblée constituante et on craint qu'elle ne soit que le masque d'un grand vide politique.

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Deux décennies de dictature ont éloigné les Tunisiens de l'idée même de parti sauf dans la détestation de l'unique RCD. Et cela rejaillit sur les institutions: ils ont du mal à imaginer ce que serait une assemblée constituante et on craint qu'elle ne soit que le masque d'un grand vide politique.

Or la révolution tunisienne contient tous les facteurs d'un vaste changement des conditions du renversement de un ordre ancien dans un pays arabe, réputé aride au regard de l'humidité sophistiquée de notre culture politique démocratique. Elle est le fruit de l'énergie des réseaux sociaux mais elle laisse entière la question de la formation d'une opinion publique de rupture. L'absence totale de la moindre entreprise sondagière fait de la scène tunisienne un terrain d'expérimentation passionnant pour voir comment se construit en temps réel une volonté générale. C'est à travers le prisme de la presse et celui des partis que l'on peut l'observer.

La presse est dans une situation passablement chaotique; non seulement parce que beaucoup de journalistes ont du composer avec Ben Ali mais parce que ceux qui prennent la relève manquent forcément de professionnalisme. C'est un peu la situation de la France en 1944. Sauf que face à "la passion facebook" qui génère des fausses nouvelles et des rumeurs, le besoin d'un vrai journalisme se fait naturellement sentir.

Ainsi le dérapage samedi soir 26 février d'un militant de la Casbah (voir mon précédent billet) sur la première chaîne de télé, réclamant la mise à mort du Premier ministre Ghannouchi, a choqué. Mais ce qui a fait scandale c'est l'absence de la moindre réaction de la jeune journaliste qui dirigeait le débat. On a considéré qu'elle était pour une part responsable du déchaînement des violences de la nuit (durant laquelle les locaux des journaux de "Dar El Amal" ont été incendiés). Pourtant les journalistes et les techniciens de la télévision nationale sont en grève pour obtenir le droit d'élire un comité de rédaction, l'abrogation du code de la presse et la levée de toutes les censures. Mais les réponses concrètes tardent à venir.

Par ailleurs on trouve peu de reportages ou d'enquêtes dans les colonnes de la presse écrite. Les pages regorgent de tribunes, d'interviews, de prises de position, d'analyses au demeurant intéressantes sur les problèmes du moment. Mais on ne sent pas émerger un pôle de référence garantissant une sûreté de l'information (comme celle des personnes, elle aussi problématique: Amnesty a publié ce mercredi un rapport demandant que "les forces de sécurité rendent des comptes pour avoir tué des manifestants" et perpétré des violences contre les journalistes).

Bref comme le dit Haykel Ben Mahfoud, maître de conférences en droit public: "Nous avons opéré un changement notoire dans nos vies, nos cultures, nos habitudes. Nous nous organisons en réseau, nous nous informons en réseau, nous entreprenons en réseau. Mais personne ne répond aux attentes de ce peuple par anticipation c'est à dire en comprenant et traduisant sa volonté".

Les partis sont ce "personne'" résultat d'un étonnant paradoxe: l'inflation. Une bonne soixantaine ont demandé leur reconnaissance, procédure non contestée mais singulièrement marquée du sceau de l'ancien régime. Une douzaine l'ont à ce jour obtenu. Le dernier en date est le redouté Ennahdha, mouvement islamiste clandestin depuis 1981, inspiré des Frères musulmans égyptiens. Aussitôt des avocats, médecins, hauts fonctionnaires se déclarant "islamiste-modernistes" lancent le "Mouvement Dignité Développement" en se référant à l'AKP turc.

A gauche les très respectés dirigeants de la Ligue Tunisienne des Droits de l'Homme créent le "Congrès pour la République", un parti "sans idéologie, pour un régime libéral qui n'empêche pas l'intervention de l'Etat dans le soclal, la santé et l'éducation" (dixit son secrétaire général Mohammed Abbou).

Même le puissant syndicat UGTT (d'aucuns réclament une "destituante" dans ses rangs où nombreux sont ceux qui ont servi de relais à Ben Ali) songe à se transformer en "Parti politique des Travailleurs". Son secrétaire général Abdessalem Jerad le justifie en disant assumer la politisation croissante des ses adhérents et en se référant au Parti travailliste anglais et au SPD allemand.

Dans ce panorama, les trois formations de gauche reconnues: le Parti Démocrate Progressiste, le Forum Démocratique et Ettadjid sont passablement débordés. Ils ont des cadres expérimentés qui ont vu leur capital de respect se dilapider rapidement en participant au gouvernement Ghannouchi. Que leurs ministres aient démissionnés après le départ de celui-ci dimanche n'arrangera certainement pas les choses.

Pendant ce temps la Casbah n'en finit pas de faire la fête et de délibérer; de réclamer à la fois une assemblée constituante et un régime parlementaire. Pratiquement aucun des partis "reconnus" ne s'y rend. Leurs dirigeants ont des mots très durs contre cette forme de mobilisation, sa jeunesse et ses revendications (le PDP est pour un régime présidentiel). Un divorce problématique est en train de s'installer, plein de risques pour l'avenir de la gauche en Tunisie.

Tout se passe comme si deux cultures se chevauchaient: celle de la solidarité en réseaux et celle de la forme parti. L'absence d'une assimilation par les couches populaires d'institutions démocratiques aggrave ce sentiment d'impuissance à accoucher d'une opinion publique active. N'en tirons pas pour autant la conclusion que cela serait dû à l'aridité du territoire tunisien (d'ailleurs, depuis le départ de Ben Ali il ne cesse de pleuvoir, ce qui est bon au moins pour l'agriculture). Il se pourrait bien que les révolutions du monde arabe nous signalent en les anticipant les questions que nous aurons à affronter bientôt chez nous, tout simplement.

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