Dimanche, il faut (aussi) défendre des institutions

Les appels à faire front électoral contre Le Pen mettent à juste titre en avant la défense des libertés. Mais il est une dimension passée quelque peu sous silence, pourtant de premier ordre: celle de la défense de ce que nos actuelles institutions bonapartistes ont de démocratiques.

Le procès de ce régime est instruit. Le présidentialisme qu’il a généré, avec le concours alterné de la gauche et de la droite,  a une grande responsabilité dans la désaffection civique massive vis-à-vis de la politique. Pour autant, on n’a de cesse d’évoquer la contradiction lovée au coeur de la V° République: elle requiert une logique parlementaire pour pouvoir présider. A la différence des Etats-Unis, l’élection du Président ne se suffit pas à elle-même. Sa ratification par une majorité à l’Assemblée Nationale est indispensable. C’est si vrai que bien des spéculations sont ouvertes par les suites d’une élection d’Emmanuel Macron lors des scrutins législatifs des 11 et 18 juin. Au point que Jean-Luc Mélenchon vient d’annoncer qu’il était prêt à devenir Premier ministre dans ce nouvel Exécutif (« il faudra bien qu’il s’y fasse » a-t-il dit sur Antenne 2 à l’endroit de Macron). Ce scénario n’est en effet pas à exclure même s’il sous-estime les ressources dont dispose le Président dans le texte et la pratique de la V° République. Mais comment peut-on réduire le champ des possibles à cette seule perspective ? L’élection de Marine Le Pen aurait-elle les mêmes effets ? Le fonctionnement des institutions serait-il le même dans les deux cas de figure ?


Evidemment que non. On sait à quel niveau de perfectionnement antidémocratique ce régime a été élevé, de l’article 16 de la Constitution à l’état d’urgence permanent. La présidente néo-fasciste disposera d’un arsenal autoritaire unique en Europe auquel elle pourra avoir recours sans avoir à forcer l’ordre constitutionnel existant. Gageons qu’elle l’utilisera contre une majorité instable au Parlement. Avant même que les affrontements aient lieu sur le contenu de sa politique, elle pourra rejoindre sans problème majeur ni coup d’Etat le peloton illibéral représenté aujourd’hui par la Pologne et la Hongrie.


Illibéral, nous y voilà. Il y a dans l’histoire de la démocratisation du parlementarisme une origine et un noyau indéfectiblement libéral, construit par les Lumières françaises. C’est cela qui est mis en cause dans cette élection. Les recyclages des théories populistes, les remises en cause de la démocratie représentative, les relativisations du droit de vote ont une terrible conséquence dans cet entre-deux tours: la perte du sens de cette histoire de l’institution de la délibération politique cristallisée dans la forme parlementaire. Il est devenu possible de se rêver Premier ministre comme si les institutions démocratiques libérales n’étaient pas un enjeu. Le libéralisme politique se confondrait avec le libéralisme économique et équivaudrait au totalitarisme de l’extrême-droite.


Pourtant c’est Chantal Mouffe, inspiratrice de Jean-Luc Mélenchon qui l’écrit (« L’illusion du consensus ». Albin Michel, 2016): « Les théoriciens de la démocratie et les hommes politiques devraient travailler à la création d’un vibrant espace public <agonistique> de contestation où différents projets politiques hégémoniques pourraient s’affronter ».  Le conflit permet la délibération réflexive à fins décisionnelle. Il est au principe de l’expérience de la liberté. C’est ainsi, poursuit Chantal Mouffe qu’il faut « saisir l’importance du rôle joué par le système parlementaire dans la transformation de l’antagonisme en agonisme et dans la création du nous/eux compatible avec le pluralisme démocratique. Quand les institutions parlementaires sont affaiblies, la possibilité d’une confrontation agonistique disparaît ». Cette juste analyse n’aurait-elle rien à faire dans la définition des enjeux de cette élection ?


Nous en sommes là, dans une réouverture du combat contre les anti-Lumières: il nous faut défendre bec et ongles ce qui reste de parlementaire donc de libéral dans nos actuelles institutions. Donc les mettre hors d’atteinte de Le Pen. Donc voter Macron. Le compte du silence sur cette consigne a commencé. Il donne le vertige.

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