Le «système», c’est la Cinquième

Le mot connaît un succès ravageur. Tous les candidats déclarés à l’élection présidentielle l’utilisent pour mieux s’en extraire: le «système» c’est les autres. Sauf qu’on ne sait plus trop à quoi il correspond. Il est en fait le syndrome d’un mal que personne ne nomme: l’irresponsabilité politique qui est au principe même de la Cinquième République.

Un mot des définitions savantes. La science politique connaît une théorie du système politique. Elle la doit à des chercheurs américains (le plus connu étant sans doute David Easton, décédé il y a deux ans). S’inspirant de la novation portée par la cybernétique, ils considéraient que le gouvernement d’une société relève de la science des systèmes. Cette « gouvernance » (il y aurait beaucoup à dire sur ce terme) est donc une organisation de nature technologique et rien d’autre. Les détenteurs de l’autorité y sont professionnalisés à un point tel que la politique ou l’idéologie n’ont pas de place dans l’exercice de leurs fonctions. Un système ainsi défini tire sa force de sa capacité à stabiliser et gérer des interactions, des demandes  ou des intérêts contradictoires. Il tend donc à s’autonomiser pour survivre à un environnement toujours plus complexe. Bref, il refoule tout autant l’histoire que les questions touchant au pouvoir. Cette théorisation est fort critiquable mais on retiendra qu‘elle peut correspondre pour une part à la forme prise par le pilotage semi-automatique des sociétés néo-libérales contemporaines.
Mais revenons à notre actualité politique.  A quoi peut correspondre le chorus antisystème ? Il procède, comme dans l’Amérique de Trump, d’une dénonciation commode des « élites » sans qu’il soit besoin de les identifier. On peut donc jouer sans fin sur le registre de leur incarnation selon les opportunités du moment : la presse, les juges, les étrangers « inside »,  etc… Plus profondément la dénonciation du « système » stigmatise l’impuissance qui a saisi la politique : des gouvernants qui ne rendentt plus de compte, assujettis qu'ils sont à des puissances économiques, financières, bureaucratiques ; lesquelles supplantent les Etats et les nations.
Il y a donc une sorte d'aveu dans l’emballement antisystème de notre « classe politique ». Mais cet emballement manque l’essentiel : la responsabilité que le régime politique a dans la déchéance du système tout entier. On ne dira jamais assez combien la Cinquième République a porté à un niveau jamais atteint l’irresponsabilité des gouvernants à tous les niveaux. Ils peuvent se contredire, mentir, échouer ; ils restent inaccessibles. Le Président de la République est totalement irresponsable durant 5 ans. Il peut changer de politique (prendre le tournant de la rigueur en 1983, abandonner la fracture sociale en 1995, mépriser la rupture annoncée en 2007, oublier de réorienter l’Union Européenne en 2012), être désavoué par un référendum (en 2005), perdre les élections législatives (en 1986, en 1997), il reste en place et persévère. Du coup, le Premier ministre totalement inféodé au Président, doit gouverner contre sa propre majorité parlementaire. Et s’il le faut contre la base sociale de celle-ci. Le recours au 49.3 est dans toutes les mémoires. Le même Premier ministre est « chef de l’administration » mais c’est le Président qui nomme les chefs de celle-ci. La liste des « emplois discrétionnaires » n’a cessé de s’allonger au gré des présidences, faisant naitre une société de cour rappelant l’Ancien Régime. Le Parlement peut bien passer des heures en commission pour améliorer un texte de loi, il n’a pas les moyens de sauvegarder son travail jusqu’au vote final dont décide unilatéralement l’Exécutif. Et il ne peut pas suivre l’application de la législation qui lui est pourtant attribuée. Cette irresponsabilité est devenu un principe. "Pourquoi s'emmerder ?" comme disait Jacques Chirac au soir de son élection le 5 mai 2002 avec plus de 82% des suffrages.
C’est cette sphère entièrement circonscrite par le présidentialisme qui régit la politique en France, s'inflirte dans les moindres recoins de son centre à sa périphérie. Ceux et celles qui l’occupent et l’animent n’ont plus de rapports obligés à entretenir avec la société réelle. D’où la schizophrénie stupéfiante d’un François Fillon. La seule perspective d’accéder à « la magistrature suprême »  a suffit à l’exonérer de la moindre préoccupation morale. Sauf qu’il ne s’agit pas de morale mais bien de politique. Tant que les institutions ne sacrifieront pas au critère de la responsabilité collective et personnelle, du renforcement des contre-pouvoirs, du respect de l’égalité des conditions entre élus et citoyens, les plus démagogues des antisystèmes gagneront la partie. Les candidats doivent donc clairement nous dire comment ils mettront fin, dés le lendemain de leur élection à cette infirmité démocratique : en France, le système c’est la Cinquième République.

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