Le spectre des Primaires

Jean-Luc Mélenchon a annoncé ce dimanche 8 novembre en 7 minutes sur TF1, sa candidature à la prochaine élection présidentielle. Il y a mis une condition : réunir 150.000 parrainages, expression d’une « investiture populaire ».

C’est ce codicille qui a constitué la seule surprise, aussitôt largement commenté. Il soulève deux questions, celle de la nature procédurale de l’opération et celle de sa portée politique.

- La procédure de récolte des « parrainages » d’abord. Le chiffre de 150.000 « personnes » a de quoi interroger à plus d’un titre.

Il est singulièrement bas : 2,12% des électeurs Mélenchon de 2017 ; 33% des adhérents (revendiqués) de la France Insoumise ; 7% des « followers » abonnés au compte Mélenchon sur Twiter ; 13% des signataires en faveur de la privatisation d’AdP en mars 2020 ; 0,32% du corps électoral.

La qualité de simple « personne » requise pour être parrain aggrave les interrogations. Ce terme, privé de sens en droit électoral, signifie qu’il n’est pas besoin d’être « citoyen » et encore moins, « électeur » inscrit sur une liste. Il suffit de posséder une adresse électronique, sans vérification quelconque de l’identité des « parrains ».

Ce qualificatif alloué aux signataires est lui aussi source de confusion : il évoque les signatures exigées par la loi du 6 novembre 1962 modifiée par celle du 25 avril 2016 pour que le Conseil Constitutionnel valide les candidatures à l’élection présidentielle. Elles sont au nombre de 500, exclusivement des élus (47.400). Cette fermeture de la procédure a fait l’objet depuis longtemps de critiques et de propositions : le Comité Balladur en 2007, puis la Commission Jospin en 2012 ont suggéré, en vain, des systèmes plus ouverts, si ce n'est « populaires ».

Si bien qu’en 2022, ce sont bien 500 signatures d’élus que Mélenchon devra réunir pour être candidat. On ne voit pas en quoi ces 150.000 « parrains » virtuels l’y aideront, ce chiffre étant trop faible pour impressionner les réticents.

Tout ceci fait que Mélenchon a réuni les 70% (selon les déclarations des responsables de la FI) des soutiens attendus en 48 heures. L’exceptionnelle facilité pour les réunir enlève tout intérêt à l’opération, réduite à une simple formalité privée de toute signification démocratique. Sauf pour espérer s‘imposer comme « premier candidat » de la Gauche divisée, en dépit des critiques sur ses difficultés à la rassembler dès le premier tour de la Présidentielle.  Mais ce "click and collect" bien de saison, ne mobilise même pas les militants et fait du codicille une procédure pour le moins paresseuse.

- La portée politique de cet appel au peuple de 150.000 personnes est l’autre question posée, surtout pour la mesurer à l’aune de la démocratie et du combat contre le présidentialisme de la V° République.

En-deçà des circonstances de la Présidentielle de 2022, elle fait l’impasse sur l’histoire et l’expérience de la première Primaire organisée en France en 2011 (puis, avec réticence par le PS en 2017). Le bilan de cette Primaire n’a pas beaucoup fait trace, il est vrai (*).

Pourtant, dans un contexte déjà de crise de la Gauche, cette Primaire de 2011 a été un remarquable succès démocratique : Elle a mobilisé 2,7 millions de votants au premier tour et 3 millions au second (700.000 d’entre eux avaient accepté de donner leur adresse électronique, ce dont le PS ensuite n’a rien fait). Tout cela grâce à quelque 10.000 bureaux de vote et 80.000 scrutateurs, munis de stylos électroniques pour le récolement des résultats.

C’est le résultat d’une politisation de l’opinion durant sept semaines dont témoignaient la forte audience des cinq débats télévisés (des 4,9 millions de téléspectateurs sur France 2 le 15 septembre, aux 5,9 millions pour le dernier le 12 octobre) ; les instituts de sondage et les faiseurs d’opinion médiatique en furent totalement déstabilisés. L’existence d’une Haute Autorité, indiscutable (avec M° Mignard, Mireille Delmas-Marty et le préfet Pautrat) a assuré la sécurité et la sincérité du scrutin ; il n’y eut aucune contestation, ce qui ne fut pas un mince exploit dans un parti jusque-là rongé par les fraudes. 

Ce résultat fut le fruit d’un intense travail conduit en amont par Arnaud Montebourg, désigné responsable de la rénovation du parti par Martine Aubry à l’issue du congrès de Reims en novembre 2008. La commission qu’il pilotait (et qui réunissait hebdomadairement un représentant de chaque sensibilité politique qui le souhaitait) a, durant quatorze mois, construit des échantillons probatoires de communes pour envisager tous les cas de figure du scrutin, auditionné une vingtaine de spécialistes, envoyé des observateurs en Italie et aux Etats-Unis, négocié avec le Ministère de l’Intérieur, tenu une soixantaine d’heures de réunion. Une fois Martine Aubry acquise à l’idée (lors de l’Université d’été d’août 2009), le Parti socialiste s’est impliqué dans l’entreprise : deux Conseils nationaux, quatre Bureaux nationaux ont accompagné un référendum des militants le 1° octobre 2009 (tenu dans l’indifférence totale des médias il a néanmoins réuni 45% des adhérents soient 92.000 votants,). Une Convention nationale a bouclé ce périple le 3 juillet 2010 ; elle a conduit à une inscription des Primaires dans les statuts du parti. 

Ce travail a été jugé négativement par certains, comme annonçant la fin des partis politiques. On devait s’apercevoir par la suite que les dits partis pouvaient disparaître ou presque sans que les Primaires y soient pour grand chose. François Hollande comme François Fillon occupent une place essentielle dans le discrédit de leurs camps, avec ou sans Primaires.

En réalité c’est la transformation, en France en particulier, des partis politiques, rongés par l’élection présidentielle qui est en cause. Ils sont devenus des entreprises personnelles de conquête du pouvoir omnipotent auquel cette élection donne accès. Le Rassemblement National comme la France Insoumise se sont organisés par avance autour des besoins de la personne de leur chef. Et c’est l’agenda de celle-ci qui détermine son auto-investissement pour l’élection présidentielle. Quant aux partis dits de gouvernement, LR comme PS, singulièrement affaiblis par les résultats de 2017, ils en sont, soit à étudier les possibilités, pour le premier d’un « mode de départage » (des Primaires internes, défendues par Gérard Larcher), soit d'investir, pour le second un candidat extérieur au parti lui-même. Au-delà des formules opportunistes, tous reviennent à la forme bonapartiste de ces partis acclamatoires, qu’étaient le RPF ou l’UNR au début du Gaullisme (fiers d’être « les godillots du général » disait un député de l’Hérault en 1960). Sauf que n’est pas bonaparte qui veut. Et l’espoir de reproduire le transformisme de Macron, devenant président sans parti et contre eux, est mince, vu les circonstances très particulières dont ce dernier a bénéficié en 2017.

Dans ce paysage, la seule victime c’est l’implication citoyenne dans une procédure qui n’est pas faite pour elle, à commencer par le parrainage des candidats. Il y a donc place pour une procédure alternative, telle qu’elle a été pratiquée grandeur réelle et nationale en 2011. La fragmentation et le recroquevillement des formations politiques à gauche sont principalement dûs à l’hubris de leurs leaders. Face à une actualité qui voit se conjuguer sans fin, crise économique et crise sanitaire, états d’urgence et états d’exception, le spectacle donné par cette division est terrible.

Le recours à une Haute Autorité qui régulerait les candidatures et organiserait leur compétition avant leur réunion, est-il inimaginable ? Un crowdfunding dédié ne parviendrait-il pas à réunir les fonds nécessaire à la bonne organisation du scrutin ? En janvier 2016, une pétition « Notre Primaire » avait été lancée pour forcer la main aux dirigeants des partis de gauche qui n’en voulaient pas. Yannick Jadot s’en fit le champion. Pourquoi pas aujourd’hui ? La Primaire peut passer de l'état de spectre à celui d'une renaissance démocratique. C'est ce à quoi la bizarre mini-primaire à un seul candidat de Mélenchon, donne quelque peu envie.

C’est une voie raisonnable et pragmatique pour desserrer l’étau mortifère du présidentialisme qui fait de la France un régime contre-productif, anachronique et exotique en Europe. Vouloir changer de République commence maintenant, sans attendre le grand soir d'une VI° République. Dans la confiance rendue à tous ses citoyens pour gagner l'élection qui en est le verrou.

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(*)Pour mémoire: un groupe de travail de Terra Nova en a écrit un à chaud (« Les Primaires : Une voie de modernisation pour la démocratie française. De l’expérience socialiste au renouveau citoyen ») en novembre 2011 sous l’égide d’Olivier Ferrand (qui en avait été un acteur important, décédé depuis). Le même organisme a repris le sujet  dans une note (« Primaires : Et si c’était à refaire ? ») publiée le 25 avril 2015.

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