Actualité de Daniel Bensaïd

Cela fait dix ans, le 12 janvier 2010 que disparaissait Daniel Bensaïd, un penseur singulier de la crise politique et sociale. Ses questions, son parcours demeurent fertiles pour le temps présent.

Ce temps c’est justement celui du retour des « réformistes sans la réforme ». Longtemps des socialistes, aujourd’hui des syndicalistes qui préfèrent casser une grève opiniâtre que voir les salariés remporter enfin une victoire. Et ouvrir ainsi la voie aux pires contre-réformes néolibérales.

C’est la longue série de plusieurs décennies de disjonction entre des mouvements sociaux et leur débouché politique que Daniel Bensaïd a cherché à comprendre. Il l’a fait en restant particulièrement attentif à l’histoire longue des moments révolutionnaires et à leur théorisation par les marxistes. Il est ainsi passé d’un « léninisme pressé » après Mai 68 à une construction d’ « hypothèses stratégiques » autres que la dualité de pouvoirs ou la grève générale insurrectionnelle. Il lui a fallu pour cela reconsidérer la question du parti, essentielle pour penser la prise du pouvoir depuis la révolution russe. Il est ainsi sorti de l’idée trop simple du « parti révolutionnaire manquant » qui expliquerait l’échec de tant d’élans subversifs. Subversifs ? Même cette notion fétiche d’une « classe ouvrière toujours en mouvement », a cédé la place à un réexamen de la forme héritée du parti : non plus une organisation professionnalisée d’avant-garde, mais des regroupements ponctuels nourris de la mémoire collective des révolutions du passé et des expériences du présent.

Quelle que soit la dévaluation de la forme parti, une médiation politique demeure indispensable au mouvement social. Cette conviction Daniel Bensaïd la gagne dans une relecture critique de Marx au tournant des années 90, en empruntant les sentiers de l’utopie, du messianisme , de l’histoire et de ses évènements dans une véritable trilogie refondatrice (*). Ce qui donnera un Marx l’intempestif, grandeur et misère d’une aventure critique. (Fayard, 1995) : la perspective d’un changement de société reste résolument moderne.

Cette reconsidération méthodologique de la « crise révolutionnaire » fait donc une large part à « une nouvelle écoute du temps, aux actions humaines qui font du présent un moment de sélection des possibles où l’histoire ne fait rien ». Pour autant il convient de résister à la tendance qui s’accommode d’un rejet de la politique au risque de « l’illusion sociale ». Il la voyait poindre dans le mouvement altermondialiste dés la fin des années 90. Il ne céda rien à un John Holloway(**) théorisant l’esquive du problème du pouvoir (Un monde à changer, mouvements et stratégie. Textuel, 2003). Au contraire, il faut favoriser jusque dans les moindres détails et recoins d’un mouvement populaire, la dispute de l’incarnation de l’intérêt général et de l’intelligence politique aux castes gouvernantes. Il faut transmettre et socialiser les savoirs politiques, radicaliser la démocratie. Celle-ci et le social doivent se liguer dans une seule et même tension qui pose en permanence la question du pouvoir et de ses formes d’exercice.

« On ne se bat pas par espoir d’une récompense ou d’une reconnaissance. On ne calcule pas les bénéfices et les intérêts. On se bat parce qu’il le faut. Pour réparer une injustice. Parce que le principe de résistance passe avant le principe d’espérance » dit Jeanne à Daniel. Il faut lire Bensaïd plus que jamais.

 

 

(*) Moi, la Révolution (Gallimard, 1989), Walter Benjamin, sentinelle messianique (Plon, 1990), Jeanne, de guerre lasse. Chronique de ce temps (Gallimard, 1991)

(**)Changer le monde sans prendre le pouvoir : le sens de la révolution aujourd’hui. (2002)

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