Paul Alliès
Professeur Emérite à l'Université de Montpellier. Doyen honoraire de la Faculté de Droit. Président de la Convention pour la 6° République (C6R).
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Billet de blog 13 nov. 2017

La question démocratique au cœur de la reconstruction de la gauche

Dans le champ de ruines qu’est présentement et globalement la gauche en général, quel peut-être l’élément fédérateur de ses bilans et perspectives ? Quel sujet peut la rassembler et la relancer ? La question démocratique peut et doit remplir ce rôle.

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La gauche a ceci en commun que le bilan de ses différentes composantes est au moins lacunaire si ce n’est calamiteux dans le domaine de la révolution démocratique qu’appelle la troisième révolution du capitalisme. Au cours de ces derniers mois d’élections, se sont conjugués sous des formes diverses la défense de l’ordre existant (le présidentialisme de la V° République) et l’appel à son dépassement (par une assemblée constituante), la mise en cause du « système des partis » (au profit des « rassemblements » autour d’un leader) et du dépassement des clivages (politiques ou sociaux) au profit de « mouvements populaires ». C’est peu de dire que l’opinion ou le peuple de gauche n’ont pas trouvé dans ces registres la voie d’une mobilisation citoyenne significative. En témoigne cruellement l’échec des actions contre les différentes réformes du droit du travail engagées par le président de la République. Voilà donc ce dernier incarnant un Blair ou un Schröder à la française dont le destin non encore écrit serait d’aller aussi loin qu’eux dans la transformation néo-libérale du pays.

La construction d’une ligne démocratique est une opportunité offerte par ce contexte :il est donné par l’exercice gaullien du pouvoir par Emmanuel Macron, en même temps que son projet de réforme de la V° République. Mais la critique du premier n’a de sens que si elle s’enracine dans une perspective plus ambitieuse que ne l’est ou le sera la seconde. Problème : pour être simplement crédible sur les deux plans, la gauche doit réexaminer la totalité de sa pratique du pouvoir depuis 36 ans durant lesquels elle a occupé, unie ou non, tout ou partie des institutions de la République. Ce fut un temps de renforcement permanent du bonapartisme hérité de la droite : aucune révision de la Loi fondamentale si ce n’est pour établir le funeste Quinquennat doublé d’une inversion du calendrier électoral dopant l’antiparlementarisme du régime. Aussi les réformes promises par Macron dans ce domaine apparaissent-elles comme une possible bouffée d’air démocratique si elles sont tenues.

La gauche ne peut les combattre que si elle les dépasse en revenant sur l’ensemble de son œuvre depuis François Mitterrand. Les dépasser ne veut pas dire les gauchir ou les maximiser au point de les rendre incrédibles. Revendiquer hic et nunc une 6° République serait à la fois ridicule et criminel : ridicule car la crise démocratique est d’une ampleur telle que la réduire au champ institutionnel serait anachronique ; criminel car cela détruirait définitivement l’idée même d’un changement possible et nécessaire de régime politique comme condition d’ « autre chose ». La crise s’ancre dans une vaste impuissance : celle de l’Union Européenne (spectaculaire dans l’affaire du glyphosate), celle des Etats devant les révélations du gigantisme de l’évasion fiscale, celle des sociétés devant la destruction de la planète. Ces défis appellent une autre échelle démocratique au centre comme à la périphérie. Les formes de participation, de délibération, d’institutionnalisation doivent se nouer et se féconder. C’est la raison pour laquelle le combat pour une nouvelle République est toujours indispensable : il est le principal moyen pour que la société se représente un idéal et se mobilise pour le réaliser.

Quelle est l’offre de la gauche réellement existante, dans ses innombrables divisions et organisations ? Elle oscille entre une exaltation de la République comme catégorie universelle et bricolage constitutionnel. La République hors sol est parfois le trompe-l’œil anachronique du sectarisme et de la peur de l’autre. Manuel Valls s’en fait une spécialité ; mais on ne s’y attardera pas tant sa trajectoire s’assimile à celle des Néos-socialistes des années Trente dont on sait (voir l’article ici d’Antoine Perraud du 10 novembre) combien elle en entraina plus d’un vers la droite extrême. Mais elle est aussi un fétiche brandi commodément dans une vague référence à son passé parlementaire : ainsi la gauche du Parti socialiste n’a-t-elle pas consacré un seul instant au sujet de la laïcité depuis son rassemblement pour le congrès de ce parti à Poitiers (en juin 2015). Quant au bricolage institutionnel, il a connu une accélération remarquable à l’occasion de la dernière campagne des présidentielles : le tirage au sort si longtemps récusé s’est vu conjugué avec une tentation de « faire président » (même Arnaud Montebourg ou Jean Luc Mélenchon y ont cédé) toujours renouvelé sur la scène de la V° République. Celle-ci demeure pourtant un péril mortel pour toute la gauche. Ce n’est qu’en se saisissant de toutes les opportunités pour la dépasser qu’on donnera envie à la société de penser autrement son organisation politique.

Il s’agit rien de moins que de rompre avec une culture, celle du bonapartisme qui fait de la France un pays où le divorce entre son système politique et le peuple est abyssal. En sortir exige un redressement théorique et idéologique où la cristallisation sur les moindres conflits ou occasions d’en débattre et d'en découdre feront le miel d’une nouvelle gauche. C'est en cela que la question démocratique est plus que jamais le socle d’une reconstruction durable.

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