Gabriel Bacquier, au banquet de la vie

Hospitalisé juste avant le confinement, le grand baryton n’est pourtant pas mort du virus (trop résistant qu’il était sans doute), mais d’une affection plus ordinaire. Et voilà qu’il nous quitte au jour du déconfinement, ce mercredi. Il aurait fêté ses 96 ans ce dimanche 17 mai.

Cette scène de la mort de Gabriel Bacquier est à la dimension de la carrière de celui qui fut et restera le plus beau baryton français du XXe siècle. Le plus passionnant aussi.

Le chant, il y vint en dilettante et presque par défaut, à Béziers où il est né le 17 mai 1924. Fils d’une institutrice et d’un cheminot (qui possédait quelques disques d’opéra), il pratiquait le rugby (3/4 aile droit à l’ASB ) en même temps qu’il était ouvrier aux « chemins de fer » puis dans l’imprimerie de son oncle. Ayant quitté l’école à 14 ans, il s’orientait vers les beaux-arts. Un goût qui ne l’a pas quitté puisqu’il a peint et dessiné jusqu’à ses derniers jours.

Mais Bacquier avait aussi une voix, détectée par des enseignants de l’école publique. Il en use ici et là  (jusque sur les marches du casino de Valras-Plage) et prend goût à la musique. Béziers est un lieu où souffle ces années-là encore, un peu l’esprit de celle-ci. La ville avait voulu être, au début du siècle la « Bayreuth française ». Pour cela (et aussi pour la corrida), quelques mécènes y avaient fait construire des arènes sur le modèle de celles, historiques de Ronda en Andalousie.  Unité spectaculaire de « lieux où l’on se sent tangent au monde et à soi-même »[1]. Saint-Saëns y créa au tournant du siècle, quelques superproductions hollywoodiennes, populaires et savantes à la fois (Déjanire, Prométhée…). 40 ans plus tard, il ne reste plus grand chose de cette étonnante entreprise. Il n’empêche : Bacquier viendra dans ces mêmes arènes chanter (avec une troupe d’amateurs) son premier opéra en public dans le rôle du grand prêtre Dagon de Samson et Dalila, une autre œuvre de Saint Saëns (avec laquelle il ravira New York en 1964). Mais aussi Ourrias (Mireille de Gounod).

Une professeur de chant a convaincu ses parents de le laisser partir au Conservatoire de Paris où il est admis en octobre 1945. Il fréquente beaucoup les cinémas, théâtres, cours d’art dramatique. Harry Baur, Jouvet, Raimu, Vanel, Pierre Bertin lui donnent le sens de l’importance du « jeu en scène ». L’opéra n’est-il pas le théâtre total ?

Gabriel Bacquier (1924-2020) incarne sir John Falstaff dans l'opéra de Verdi, dirigé par sir Georg Solti à la tête de l'orchestre philharmonique de Vienne en 1979, dans une mise en scène et une réalisation pour la télévision de Götz Friedrich. Quatre extraits montrant comment un Français, dans un opéra italien, rejoint le personnage de Shakespeare... (Un léger défaut de synchronisation n'a pu être corrigé.) © Mediapart

Il sort multi-primé  du Conservatoire (premier prix de chant, d’opéra-comique, second prix d’opéra) ce qui aurait dû lui ouvrir les portes de l’Opéra de Paris.  Mais voilà que la première austérité d’après-guerre, appliquée avec soin par Antoine Pinay, frappe les finances de l’institution lyrique. Laquelle établit à son entrée un numerus clausus qui écarte Bacquier.

Il va donc aller de scène en scène, de Nice à Bruxelles en passant par le théâtre D’Anzin (près de Valenciennes) où il devient le pilier de la saison estivale d’opérette mais pas que : il y chante pour la première fois Escamillo  (Carmen) et Scarpia (Tosca) qui le rendront si célèbre. Dans cette errance, quelques éclairs : ses premiers rôles mozartiens (Figaro dans Les Noces, Mazetto dans Don Giovanni) au cours d’une tournée au Maroc. Et Zurga dans Les Pécheurs de Perles (son air d’audition fétiche) à La Monnaie de Bruxelles dont il intègre la troupe en 1953, enfin.

Cette préface à une carrière internationale majeure est plus qu’une vignette quelque peu bohème. Elle donne les clefs de la réussite  d’un homme qui s’est inventé lui-même sans connaître le terme de cette invention. Bacquier promènera sur un nombre infini de scènes, une sorte d’aristocratie personnelle allant de pair avec une grande humilité[2]. On retiendra qu’il fut et restera un des très rares chanteurs français du XX° siècle à porter si haut une telle reconnaissance internationale tout en conservant une réelle popularité nationale.

Gabriel Bacquier - Hai Gia Vinta La Causa ! - Le Nozze Di Figaro © rosen88kavalier

Cette carrière se déploiera sur quatre décennies, de 1956 à 1996, suivies d’une quinzaine d’années d’enseignements (pour lesquels il revint près de Béziers, à Pézenas où il s’établit presque par hasard, avant de se retirer définitivement dans le Cotentin). Elle se fit en trois séquences.

- D’abord celle du changement de République. Il entre dans la troupe de l’Opéra Comique à la fin de l’année 1956. Grâce à la troupe, cette forme de production collective disparue depuis, il  se perfectionne dans le « grand répertoire » jusqu’au difficile Eugène Onéguine  de Tchaïkovski. Il gagne le pouvoir de refuser certains rôles qui lui collent à la gorge et qu’il n’aime pas (Figaro dan Le Barbier). Et c’est à l’Opéra Garnier qu’il chante Rigoletto à côté de Mado Robin. Premier énorme succès. Couronné par une vaste tournée en province. Confirmé par la prise de rôle de Valentin pour le centenaire de Faust (18 mars 1959) à la soirée de gala à l’Opéra de Paris. Durant ces années il bénéficie de mises en scène stimulantes, comme celle de Carmen par Raymond Rouleau (qui bonifie le rôle d’ Escamillo « un crétin, un vantard, un m’as-tu vu qui vient dans un cabaret expliquer aux Espagnols ce qu’est la corrida ; c’est vraiment les prendre pour des idiots »[3]). Il gardera toujours une distance critique avec ses personnages, même à succès.

- Ensuite vient la grâce. Celle de Gabriel Dussurget et du Festival d’Aix où il chante (en italien, c’est tout nouveau) en juillet 1960 son premier Don Giovanni à côté de Teresa Stich-Randall en Dona Anna. Tout un public découvre un timbre très personnel, une musicalité exceptionnelle, un phrasé exemplaire. S’y ajoute une version bien spécifique, plutôt moliéresque du personnage, éloignée de la version assez distante et neutre de Da Ponte-Mozart qui ne jugent pas le libertin sauf pour le laisser condamner.  Dans la scène finale, on doute que Bacquier meure, tant s’impose d’emblée son radical mépris de la statue du Commandeur. Est-ce le fait que la représentation soit télévisée et retransmise en Eurovision. Le spectacle n’est pas banal : voir et entendre Max Pol Fouchet expliquer (le 15 juillet 1964) le déroulement de l’action n’est pas ordinaire... Il semble que la terre entière s’approprie d’un coup le phénomène. De Barcelone à Prague en passant par Vienne et Berlin on le réclame aussitôt. Et partout, c’est un absolu triomphe. Bacquier restera fidèle à Aix 32 ans.

Gabriel Bacquier "Deh, vieni alla finestra" Don Giovanni (1960) © Oneguin65

- Enfin, c’est la conquête de  Nouveaux Mondes. Et d’abord le vrai, les États-Unis. Chicago d’abord dès novembre 1962, puis Philadelphie, Miami,  New-York en fin. Il  y fit venir sa famille et faillit s’y établir durablement tant il se sentait au Met (il y chantera 18  saisons consécutives) à son aise « jusqu’avec avec le personnel de plateau » (Bacquier était réputé pour le soin qu’il mettait à ses relations avec les machinistes, éclairagistes, habilleuses…). C’est son Scarpia dans La Tosca qui emballe les américains. Ce sera, avec Valentin dans Faust et Escamillo dans Carmen, son personnage fétiche.

Il les promènera partout sur la planète. Il joue avec les plus grandes et grands, parfois en disant ses préférences (beaucoup Joan Sutherland, aussi Régine Crespin et Ruggero Raimondi ; il aime Georg Solti, beaucoup moins Georges Prêtre, mais pas du tout Karajan).

Pour autant son répertoire ne restera pas figé aux rôles à l’origine de ses triomphes. Il  abordera un nouveau répertoire : Sancho Panza dans Don Quichotte de Massenet (qu’il tentera de prolonger avec un Pour un Don Quichotte de Jean-Pierre Rivière, Hamlet  d‘Ambroise Thomas, Golaud dans Pelléas et Mélisande de Debussy, que longtemps, il n’a pas aimé ; une interprétation tardive mais à Aix en1966. Ce sera celle de ses ultimes adieux à la scène, à Marseille en 1995.

Il maîtrisera parfaitement la fin de son œuvre. Dès qu’il estime que son corps et sa voix ne sont plus à la hauteur de ses personnages (« il ne faut pas faire pitié ») il choisira alors l’opéra-bouffe, la mélodie française et l’opérette qu’il a toujours chérie. Donizetti, Poulenc et Offenbach. Nouveaux succès. Ses Agamemnon et Baron de Gondremarck enseveliront sous les rires, le Châtelet et le Théâtre des Champs Élysées. Jusqu’à Aix encore en 1990  avec Barbara Hendricks pour un Don Pasquale de toute beauté et émouvant. Ce sera aussi celui de ses adieux à l’Opéra-comique en 1994, l’année de ses 70 ans.

Document exceptionnel : Gabriel Bacquier devient récitant (comme l'avait fait Hans Hotter dans Les Gurre-Lieder de Schönberg), à 80 ans passés, en 2005, de la pièce de Jean Françaix « Les inestimables chroniques du bon géant Gargantua » (Dietrich Fischer-Dieskau assurant la version allemande). © Continuo Classics

« J’ai assumé ce boulot. C’était ma passion (…) J’admire les personnes qui font quelque chose avec leurs mains. J’aimerais qu’on dise que j’ai ciselé mes personnages comme un artisan, comme un orfèvre (…) Merci, pour tout ce que vous, Public, avez apporté de joie dans ma petite vie de saltimbanque »[4].

« Seigneur, bonsoir, et grand merci ».

(Molière, L’Étourdi, peut-être écrit à Pézenas en 1654)

[1] Michel Leiris. Miroir de la tauromachie. Barcelone. Fata Morgana. 1981 (1937)

[2] Un propos de son épouse Sylvie Oussenko, Gabriel Bacquier. Le génie de l’interprétation. MJW Fédition. Paris, 2011

[3] Gabriel Bacquier en quelques notes… Entretien avec Bernard Villat et Serge Moisson. Genève, Slatkine, 2006.

[4] Ibid.

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Quelques exemples de l'amplitude des talents de Gabriel Bacquier (une sélection réalisée par Antoine Perraud).

Fabuleux duo dans Le Barbier de Séville de Rossini :

José Todaro et Gabriel Bacquier dans un extrait du "Barbier de Séville" (G. Rossini) © François

« Une puce gentille », La Damnation de Faust de Berlioz :

© Gabriel Bacquier - Topic

Dans un rôle fait pour lui : Don Carlo de Verdi :

Don Carlo, Act III: "Per me giunto…O Carlo ascolta" (Rodrigo, Don Carlo) © Gabriel Bacquier - Topic

Offenbach : Les Contes d'Hoffmann « J'ai des yeux, de vrais yeux » :

© Gabriel Bacquier - Topic

L'inévitable Carmen de Bizet :

Carmen, Act II, Scene 2: Air du toréador. "Votre toast, je peux vous le rendre" (Escamillo,... © Raymond Saint-Paul - Topic

Dans La Fille de Madame Angot de Charles Lecocq, « Voyons, Monsieur, raisonnons politique » :

© Suzanne Lafaye - Topic

Pour la mélodie française, Gabriel Bacquier fut, avec Gérard Souzay (1918-2004), le meilleur interprète de la seconde moitié du XXe siècle. Ainsi dans ce Duparc, Chanson triste, dont les dernières paroles auraient pu être les siennes à l'heure du trépas :

© Edmund StAustell

Élégie, de Massenet :

Massenet: Dix pièces de genre, Op. 10 - 5. Elégie © Gabriel Bacquier - Topic

Gabriel Bacquier chantait aussi bien Ronsard mis en musique par Ravel :

Ravel: Ronsard à son âme © Gabriel Bacquier - Topic

Que Musset mis en musique par Gounod :

Venise Musset-Gounod © LoccoBarocco

Ou encore Verlaine par Hahn (Le ciel est, par-dessus le toit,/ Si bleu, si calme !/ Un arbre, par-dessus le toit,/Berce sa palme [...] Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,/ Simple et tranquille.) :

20 Mélodies, Premier recueil: No. 16, D'une prison © Gabriel Bacquier - Topic

Ou toujours Apollinaire par Poulenc (La carpe, une histoire du très grand âge en quelques secondes) :

Le bestiaire : La carpe © Gabriel Bacquier - Topic

De Poulenc, l'une de ces chansons ingénues libertines qu'aimait à entonner Gabriel Bacquier jusqu'en ses très vieux jours. Voici L'Offrande...

Chansons gaillardes : L'offrande © Gabriel Bacquier - Topic

Un cierge beaucoup plus chaste et sérieux dans une ballade médiévale de Victor Hugo, Le Pas d'armes du roi Jean (musique de Camille Saint-Saëns) :

Le pas d'armes du roi Jean © Gabriel Bacquier - Topic

Gabriel Bacquier ne dédaignait pas le répertoire du Caf'conc' de la IIIe République, tel ce délicieux Un dîner à l'Élysée qui date de 1899 (musique d'Erik Satie – tout de même ! – sur des paroles de Vincent Hyspa) :

Un dîner À L'Élysée © Gabriel Bacquier - Topic

Enfin cette illustration de l'ouverture d'esprit et de gosier de Gabriel Bacquier : il se fait ici l'interprète du fou chantant !

« À la porte du garage » de Charles Trenet, dans l'interprétation de Gabriel Bacquier... © Gabriel Bacquier - Topic

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