Des primaires à gauche

La question d'organiser des primaires ouvertes à gauche pour démocratiser la sélection des candidats de celle-ci à l'élection présidentielle a franchi un seuil.

La question d'organiser des primaires ouvertes à gauche pour démocratiser la sélection des candidats de celle-ci à l'élection présidentielle a franchi un seuil. Elle était restée jusqu'ici un sujet traité par des titres comme Libération ou Mediapart. Mais elle n'était pas vraiment sortie du cercle de leurs lecteurs. Pas un mot ne lui avait été consacrée à la tribune du congrès socialiste de Reims. Désormais, elle concerne la Parti socialiste tout entier. La Lettre de la Rénovation (quinzomadaire du secrétariat à la Rénovation du PS) qui paraîtra ce lundi lui est entièrement consacrée. On livre ici la primeur de quelques-unes de ses analyses.

 

Les partis ne peuvent plus affronter les élections comme avant. Quel que soit le régime politique de leurs pays respectifs, l’extension du champ de la démocratie les conduit à adopter des procédures de choix de leurs candidats incluant le plus grand nombre possible de citoyens. Aux Etats-Unis, c’est l’accomplissement d’une histoire moins ancienne qu’on ne le croit. En Europe, l’Italie et la Grèce ont vu ces derniers temps leurs formations de gauche pratiquer des Primaires pour sélectionner leur leader dans les élections nationales.

 

En France les socialistes travaillent à la définition d’un système qu’ils pourraient mettre en pratique pour les présidentielles de 2012. Il ne s’agit pas de transplanter le dispositif américain adapté à un Etat fédéral mais d’inventer un processus tenant compte des traditions du socialisme français. Ces traditions sont celles d’un mouvement qui fut parmi les plus précoces d’Europe à affronter le suffrage universel après 1848, même quand il ne souhaitait pas gagner les élections. Après sa création en 1905, la SFIO est peu à peu devenu une machine électorale apte à élargir son influence locale.

 

Au congrès d’Epinay en 1971, le nouveau Parti socialiste s’apprêtait à affronter une élection présidentielle entièrement contraire à ses convictions. François Mitterrand démontra en 1981 qu’il était possible de la gagner. Il le fit à partir de ce diagnostic qu’on a eu tendance à oublier depuis : « Il était de règle à la SFIO, de mesurer l’importance d’une fédération au nombre de ses adhérents plus qu’à son audience populaire. Jusqu’à un certain point, cette pratique était raisonnable. Au-delà de ce point, la machine devenait folle . Quand il n’y a plus de relation directe entre le nombre des adhérents d’un parti et le nombre de citoyens qui font confiance à ce parti, une situation artificielle et dangereuse se développe. A la longue, rien de moins démocratique qu’une organisation politique dont les militants font leur chose en oubliant que la démocratie est la chose de tous les citoyens. Le parti a pour vocation d’animer, d’éduquer, d’informer les masses, non de se substituer à elles »(« Ma part de Vérité »,1969, p.226).

 

N’est-ce pas ce qui s’est reconstitué depuis ? Tout s’est passé comme si le Parti socialiste étendait toujours plus sa toile à la périphérie pour ne plus savoir conquérir le pouvoir central faute d’audace démocratique. C’est cela qu’il faut changer.En 2006, les primaires fermées organisée par le PS ont suscité un intérêt qui a surpris jusqu’à la droite la plus bonapartiste. L’ouverture aux « adhérents à vingt euros » a symbolisé une volonté de résoudre la contradiction en question.

 

Elle était un premier pas vers la subversion d’un système mortifère pour la gauche : il entretient sa division et ce jusqu’au cœur de chacune de ses composantes ; il la coupe de ses sympathisants seulement conviés à des fins acclamatoires ; il confine ses partis dans le statut d’avant-gardes éclairées. Tout se passe comme si la troisième révolutiontechnologique attendait toujours sa révolution démocratique.

 

La société de l’information ne vaut pas en effet que pour le monde de l’économie et de la production ; elle enfante des citoyens qui ont toujours plus de moyens et de désirs de participer à la vie politique. Si celle-ci ne se résume évidemment pas à l’élection présidentielle ni à sa complexe préparation, elle est devenue un moment de politisation grandissante. Il s’agit donc de faire que les socialistes renversent la perspective qui est restée jusqu’ici la leur : ne plus s’en tenir à une politique de l’offre (d’un projet, d’un ou d’une candidate, d’une campagne verticale) mais s’ouvrir à la demande de sympathisants mais aussi de laissés pour compte, d’associations organisées mais aussi de réseaux sociaux.C’est en réussissant cette conversion que les démocrates ont assuré le succès d’Obama.

 

En France cela suppose l’invention d’un nouveau monde et pas seulement d’une procédure : un nouveau rôle des militants du parti dans la mobilisation de millions de sympathisants ; un nouveau processus de définition d’un projet ; un nouveau mode de sélection pluraliste des candidats ; une nouvelle dynamique de convergence des personnalités et des intérêts.

 

La réussite d’une telle entreprise changera durablement la nature du Parti socialiste en le liant organiquement à la société, durablement pour peu que son projet, ses valeurs, son fonctionnement lui correspondent. Bien évidemment, cette démarche ne règlera pas tous les problèmes ; en particulier celui de la contradiction entre une adaptation de la gauche à l’élection du président de la République au suffrage universel direct et la présidentialisation du régime que celle-ci encourage.

 

L’engagement de la gauche et de son candidat en faveur d’unparlementarisme majoritaire et donc d’une 6° République reste un sujet d’une brûlante actualité. Mais la voie de passage est étroite : c’est celle de la réconciliation d’un parti avec le peuple de gauche dans la première manche de la reconquête du pouvoir.

(On trouvera plus d'information à partir de lundi dans La lettre de la Rénovation n°4: renovation@parti-socialiste.fr)

 

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