La proposition de supprimer le mot "race" de la Constitution faite par François Hollande et Eva Joly semble satisfaire un large spectre de l'opinion de Gauche.
Danièle Loschak a excellemment démontré ici même combien cette tentation n'était pas nouvelle et comment une lente mais constante construction juridique depuis 1945 partout en Europe et dans les Etats de droit avait équipé les juridictions des moyens de sanctionner le racisme. Si bien qu'on peut aisément se convaincre avec elle que "supprimer le mot race n'éradiquera pas le racisme"; mais on peut aller plus loin et craindre que cet acte de bonne conscience ne désarme les citoyens et les magistrats dans leur combat contre ce mal absolu.
Puisqu'il s'agit de gommer un mot de la Constitution, convenons de ce qui est jeu avec ce type de texte. La loi fondamentale énonce des valeurs fondatrices en leur donnant un double caractère, politique et juridique. Elle produit du sens et du droit. C'est ainsi que par deux fois, en 1946 et en 1958 la France a fait figurer le mot, d'abord dans le Préambule ensuite dans un article. Elle a ainsi inventé une acception de la race à partir d'un corpus historique fait de la double victoire de la démocratie sur le nazisme et sur le colonialisme. En effet sa constitutionnalisation n'est rien d'autre que la reconnaissance des luttes contre les discriminations raciales et les crimes de masse commis en leur nom. Elle marque un nouveau rapport de force essentiel: un patriotisme nationaliste xénophobe s'était substitué dés la fin du XIX° siècle au patriotisme universaliste des droits de l'Homme de la Révolution française. Et les droites, toutes les droites jusqu'à Vichy s'étaient nourries de cela. 1945 est un retour aux origines de 1789 jusque dans les traités internationaux. Et si en 1958, on rajoute in extremis le mot dans l'article 2 afin de prévenir un débat sur son absence, la nouvelle Constitution qui nait d'une autre guerre, celle d'Algérie sera celle volens nolens de la fin de l'Empire.
Il n'y a donc aucune trace dans cette histoire d'une quelconque complaisance pour une signification biologique du mot race, bien au contraire. L'Etat, ses fonctionnaires, ses magistrats, ses citoyens doivent désormais voir les choses en face: les moindres ségrégations prononcées au nom de la préférence nationale ("la France aux Français") sont une atteinte de principe à l'égalité universelle des Hommes en droit. Et elles doivent être condamnées par des tribunaux. Nier aujourd'hui l'efficacité et l'historicité de cette acception de "la non distinction de race" c'est désarmer les combattants au quotidien qui résistent à l'air du temps, à son cortège d'"identité nationale" et de "civilisations supérieures". Au passage c'est faire un beau cadeau aux Le Pen qui font des procès à ceux qui les traitent de racistes (et les perdent).
Etienne Balibar l'affirmait dans ce colloque de l'Université Paris 12 (voir ses actes dans la revue Mots donnée à lire par Mediapart): "Le mot race n'est pas de trop dans la Constitution française". C'était il y a exactement 20 ans. Son propos est toujours (hélas) d'actualité.