A propos de Georges Freche

Des lecteurs de Mediapart s'étonnent de mon silence ici alors qu'ailleurs plusieurs informations circulent à propos d'initiatives que j'ai prises, en tant que secrétaire nationale du Parti socialiste, sur le cas de Georges Frèche. Je reproduit donc ici le texte qui est paru dans Libération ce jeudi 17 décembre.

Des lecteurs de Mediapart s'étonnent de mon silence ici alors qu'ailleurs plusieurs informations circulent à propos d'initiatives que j'ai prises, en tant que secrétaire nationale du Parti socialiste, sur le cas de Georges Frèche. Je reproduit donc ici le texte qui est paru dans Libération ce jeudi 17 décembre.

 

Le Parti socialiste a donc décidé d’ignorer Georges Frêche pour mieux «prendre acte»du vote de ses adhérents en Languedoc-Roussillon. Pourquoi tantd’incohérence ? Comment un homme d’envergure locale, tant décrié pourses propos, peut-il imposer sa loi à un parti de gouvernement ? Peut-onignorer Georges Frêche ? La réponse est à deux dimensions : Frêche estun personnage qui a bâti un fort leadership alors même que le PS en estdépourvu. Et il est l’autre nom d’un pouvoir territorialisé etdépolitisé à l’extrême. Il est à la fois l’acteur et le système au sensoù Crozier et Friedberg en faisaient l’analyse : un ensemble structurépar des mécanismes de jeux d’influence, de marchandage et de calculsarbitrés stratégiquement.

Frêche est devenu un acteur au cours de trente-six années de mandatscumulés sans interruption, ancrés sur un territoire restreint, celui deMontpellier, dont il fut le maire et est aujourd’hui le président del’agglomération. Qu’il ne veuille pas céder cette fonction à la femmequi l’a remplacé à la tête de la ville en 2004 confirme sonidentification à une gestion pour l’essentiel municipale. Ceci peutéclairer son incapacité à transformer ses ressources en capitalrégional. Car Frêche a bel et bien politiquement échoué : la coalitionde tous les partis de gauche sans exception qu’il avait réussi àsceller en 2004 pour gagner la région s’est irrémédiablement briséecinq ans après.

La répétition de ses «dérapages» y est pour beaucoup. Elle estdevenue telle qu’on a pu penser qu’il y avait là un procédé qui nedevait rien au hasard. Non seulement elle garantit une notoriété enfinnationale à un homme qui a souffert de ne pas en avoir pour sesqualités de gestionnaire ; mais elle oblige aussi ses soutiens à lesuivre dans l’outrance et la transgression des valeurs qui font leuridentité. C’est ainsi que beaucoup de cadres locaux du PS sont prisdans un engrenage fatal qui fonctionne à la défense et justification decela même qui les nie.

La force de cet acteur est qu’il ne joue pas. Sa sincérité est dansson refus de la langue de bois comme dans l’incarnation qu’il donne àla lutte contre Paris. Frêche a reconverti la tradition vitupérante dusocialisme viticole en protestation urbaine. Il se vante de venir àbout pêle-mêle des préfets, des présidents de la République et despremiers secrétaires du PS (Il a donné le nom de Mitterrand à unplacard à balai de l’hôtel de région). En privé, il ne cache pas queson modèle est Murat, l’acteur décisif du 18 Brumaire, ce monarquepathétique qui voulut établir à Naples un royaume encore plusbonapartiste que le bonapartisme. Homme de coups, Frêche est une sortede Tartarin de «l’acte de décision politique fondatrice», théorisé par Carl Schmitt.

Le système Frêche fonctionne avec trois rouages : l’anti-élitisme,la force et la dépolitisation, trois caractères du bonapartisme. Pourlui, les élites sont concentrées dans la capitale, loin duLanguedoc-Roussillon qui est une sorte de France d’en bas à soi seul.Les énarques et polytechniciens recrutés par la région ne restentjamais longtemps ; les universitaires sont inemployés sauf quand ilssont à la retraite. La force est omniprésente : vis-à-vis de la pressemenacée en permanence de se voir couper les vivres de la publicitéinstitutionnelle ; vis-à-vis des élus de tous bords menacés de se voir «couper les couilles»dès qu’ils résistent à une envie présidentielle ; vis-à-vis de lasociété civile invitée à dire «Merci !» dans une rubrique sous ce titredans le journal de la région pour les attributaires de subventions.

La dépolitisation est générale : les assemblées présidées par Frêchene délibèrent pas ; c’est une direction administrative très concentréequi gouverne en lieu et place des élus responsables. La fédération del’Hérault du Parti socialiste ne discute même plus de ses échecsélectoraux, qui sont devenus pourtant son principal savoir-faire. Ellevient de lancer, sous la houlette de l’exclu, des «Rencontres de larénovation» qui n’ont strictement rien à voir avec le chantier ouvertpar le parti au niveau national. L’accomplissement de ce processus estdonc bien dans cette liste régionale qui sera annoncée le 25 janvierpar celui-là même que le PS a refusé d’investir.

Vient un jour où il faut dire non, non et non. Non à l’acteur. Non au système. Non à ses pompes. Nous y sommes.

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