Paul Alliès
Professeur Emérite à l'Université de Montpellier. Doyen honoraire de la Faculté de Droit. Président de la Convention pour la 6° République (C6R).
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Billet de blog 23 juil. 2018

Macron et sa «société du dix décembre»

L’affaire d’Etat que connaît la France dévoile d’un coup tous les déséquilibres que produit le présidentialisme de la V° République. A chaque président ses affaires, chaque fois différentes. On propose d’éclairer celle-ci à la lumière de ce que Marx disait de la « société du dix décembre » par laquelle Louis-Napoléon conquit le pouvoir entre 1848 et 1852 (à l’âge de 43 ans).

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La répétition des vices et turpitudes, d’une affaire l’autre décourage celle des diagnostics. L’organisation sophistiquée de l’irresponsabilité présidentielle est tout simplement au principe fondamental de ce Régime, on ne doit pas cesser de le dire, la preuve par Benalla. Déjà Pierre Mendès-France en avait précocement annoncé les ravages. Nous en sommes toujours à la lettre même de la Charte de 1814 et à Charles X : « au roi seul appartient la puissance exécutive ; sa personne est inviolable et sacrée ; la Chambre des députés a le droit d’accuser ses ministres ». Circulez, il n’y a pas grand chose à voir. Ainsi se distrait-on aujourd’hui avec le ministre de l’Intérieur. Ainsi ergote-t-on pour savoir si le président pourrait être constitutionnellement « entendu » par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale. Lui qui veut modifier la procédure du Congrès pour pouvoir « dialoguer » avec les parlementaires, que ne se rend-il pas devant la commission des lois pour s’expliquer sur les agissements de son proche auxiliaire Benalla ? En toute hypothèse aucune destitution n’est imaginable, nonobstant les termes de l’article 68 de la Constitution.

On doit donc avouer une grande fatigue à dresser une nouvelle fois l’inventaire des causes de ces dérèglements organiques du pouvoir présidentiel, réinventés et raffinés par chaque titulaire de la fonction depuis soixante ans, loin de la lettre de la Constitution. Beaucoup redoutent que la fonction présidentielle soit singulièrement affaiblie, dès le début de ce quinquennat, Benalla étant le Cahuzac de Macron (le sentiment d’impunité proto présidentiel de l’un comme de l’autre les privant de la moindre conscience de la gravité de leurs actes). On pourrait au contraire s’en réjouir sauf que les effets sous-systémiques de cette affaire sont ravageurs : la défiance vis-à-vis de la politique en France dépasse le cadre des moeurs et des personnes. Elle atteint les procédures et les institutions dont celle qui commande toutes les autres : la Présidence. De ce point de vue l’affaire Benallia distille de l’illibéralisme sans qu’il soit besoin d’aller en chercher la théorie à Prague ou Budapest.

On se fixera alors sur un aspect susceptible d’éclairer quelque peu la dégradation du système depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Il concerne la manière dont celui-ci a pris le pouvoir. Le fameux texte de Marx « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » mérite donc relecture. Il s’attarde tout particulièrement sur cette « société du dix décembre » qui servit de socle à l’ascension du Prince-président. Il s’agissait d’un rassemblement hétéroclite que Marx décrit avec une précision autant sociologique que littéraire : « des aventuriers (…), des soldats licenciés (…), des charlatans (…), des lazzaroni (…), des écrivassiers (…), toute cette masse confuse, décomposée, flottante que les Français appellent « la bohème ». Et Marx de poursuivre : « Bonaparte constitua le corps de la société du dix décembre, « société de bienfaisance », en ce sens que tous les membres, tout comme Bonaparte, sentaient le besoin de se venir en aide à eux-mêmes aux dépens de la nation laborieuse ».

C’est ce rassemblement qui va venir à bout à la fois du parti de l’ordre « divisé en différentes factions » et des républicains de février réprimés et désorganisés. Il n’est évidemment pas nécessaire de pousser les comparaisons entre les deux périodes ; elles sont grandes. Par contre il n’est pas inutile de rappeler la force des analyses de Marx sur la forme imprimée sur le titulaire d’un pouvoir ainsi conquis : moins de responsabilité que jamais (celle que réclame la moindre organisation partidaire) ; toujours plus d’hubris (dopé par la concentration des pouvoirs). Marx toujours : « c’est l’aventurier qui devait l’emporter (…) C’est seulement quand il prend lui-même son rôle impérial au sérieux et s’imagine représenter le véritable Napoléon, qu’il devient la victime de sa propre conception du monde, le grave polichinelle qui ne prend plus l’histoire pour une comédie, mais sa propre comédie pour l’histoire (…). La société du dix décembre lui appartenait, elle était son œuvre, sa pensée la plus propre. Ce qu’il s’approprie, c’est la force des circonstances qui le lui donne, ce qu’il fait, ce sont les circonstances qui le font pour lui, ou bien il se contente de copier les actions des autres. (…). L’histoire de la société du 10 décembre est bien sa propre histoire ».

Là pour le coup, toutes les ressemblances sont autorisées : le pouvoir conquis au gré de circonstances hasardeuses, fut le résultat de l’énergie négative pour refouler une nouvelle fois le risque d’un succès fatal de la droite extrême. Ce qui restait d’électeurs actifs furent aussitôt confondus avec la société du 10 décembre, qualifiée de "nouveau monde" et de République en marche. C’est un abus de pouvoir que l’effet d’onde de l’affaire d’Etat ramène à son essence : une imposture qu’il faut inlassablement s'employer à défaire et dépasser. La moderne société du 10 décembre peut exploser. Oui, il faut plus que jamais travailler aux voies et moyens d’une nouvelle République.

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