Maupassant à Solférino

La direction du Parti socialiste vient d'adopter une "Charte des socialistes pour le progrès humain". C'est un texte de dix pages qui prétend faire la synthèse de 5600 contributions. Il sera adopté par un vote des militants puis par les Etats Généraux réunis le 6 décembre à Paris. Tant sur la forme que sur le fond, le compte n'y est pas.

La direction du Parti socialiste vient d'adopter une "Charte des socialistes pour le progrès humain". C'est un texte de dix pages qui prétend faire la synthèse de 5600 contributions. Il sera adopté par un vote des militants puis par les Etats Généraux réunis le 6 décembre à Paris. Tant sur la forme que sur le fond, le compte n'y est pas. Voilà un texte qui procède plus d'un exercice littéraire que de l'écriture d'une nouvelle perspective politique. Maupassant plutôt que Jaurès.

Sur la forme, le style d'abord veut s'émanciper de la lourdeur des documents habituels, de congrès ou autres réunions militantes. Il y a un abime entre la langue des contributions recueillies et l'envol primesautier de leur soi-disant synthèse. Les jeux de mots sont nombreux  dans un genre très "communiquant" que chérit le Premier ministre, par exemple: "l'individu ne doit pas être solitaire, il doit être solidaire". Des affirmations peuvent surprendre: "L'Etat-providence est la plus grande conquête réalisée en faveur du développement humain". Ou encore: "Nous travaillons à rendre l'économie fonctionnelle". Et encore: "Nous agissons dans le respect des droits de l'Homme dans le cadre des Nations Unies". Encore une: "Les  salariés doivent avoir voix au chapitre dans l'entreprise".

Sur le fond, c'est la logique du catalogue qui l'a emporté. Du droit de vote des étrangers aux élections locales jusqu'à "l'écoute des associations" (sic), tout y passe dans un travail de désincarnation remarquablement réussi. Un exemple: il est écrit que "le référendum d'initiative populaire sera facilité"; cela le jour même où les députés socialistes suppriment à l'Assemblée Nationale  les référendums locaux tels que prévus dans la loi du 16 décembre 2010 pour ce qui concerne les projets de réforme territoriale. Les deux derniers chapitres ("Nous voulons la République toujours recommencée" et "Nous voulons la démocratie accomplie") atteignent des sommets himalayens de généralités sans conséquence: il s'agit de "renouer avec l'esprit public", de "rendre la démocratie plus représentative",  avoir "des institutions plus rééquilibrées"… Rien qui permette de désigner quelques enjeux pour relever les défis de la crise démocratique que nous connaissons.

Ce texte est bien ce qu'on pouvait craindre que soient ces Etats Généraux: une opération de diversion où l'on ne parle de rien de ce que font les socialistes au pouvoir ni de leur manière de l'exercer depuis deux ans et demi. Il est bien une "Charte", terme qui sous-entend, dans l'histoire et le vocabulaire politiques, qu'il est octroyé par le souverain à la différence d'une Constitution délibérée et acceptée par le peuple et ses représentants. Le vote des adhérents le 3 décembre prochain est une de ces palinodies dont Proust disait qu' "elles tiennent moins à un excès d'ambition qu'à un manque de mémoire". Mais c'est plutôt chez Maupassant que nous sommes: celui du maitre des "nouvelles" par lesquelles le romancier voulait "produire l'effet c'est-à-dire l'émotion de la simple réalité, un groupement adroit de petits faits d'où se dégagera le sens définitif de l'oeuvre". Pas sûr que chez les socialistes, ce genre d'oeuvre résiste au temps et à l'épreuve d'un simple congrès.

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