Le paradoxe est bien là : la VI° République est partout, sa concrétisation nulle part. Plus on approche d’une élection présidentielle, moins les candidats « sixiémistes » semblent capables de rendre désirable et crédible un changement de régime. Ils se projettent sur des procédures (une Constituante) ou des réformes  (un Sénat partiellement tiré au sort – pour ne rien dire de l’invraisemblable « 49-3 citoyen » -) qui dépendent d’un faisceau de facteurs qui leur échappera dès leur élection et après. Résultat : alors qu’une majorité confirmée de l’opinion est largement favorable à une VI° République, elle n’est pas mobilisée par le discours des champions de celle-ci.

Arnaud Montebourg en est sans nul doute l’un des meilleurs. Voilà plus de seize ans qu’il a ouvert la voie d’une rupture, qu’il a théorisé « le délabrement de nos institutions » ("La machine à trahir". Denoêl, 2000), qu’il a fondé une ONG spécialisée sur le sujet (la "Convention pour la 6° République" en 2001), qu’il a co-écrit une "Constitution de la 6° République" (en 2005), qu’il n’a jamais cessé d’en reprendre la revendication dans ses campagnes électorales. Il l’a fait encore cette fois-ci. Mais sans renouveler ni adapter l’offre politique de celle-ci.  Alors que la société a changé sur ce terrain aussi : elle en est à demander des gages hic et nunc sur la manière dont elle va être associée à la réalisation d’une promesse et pas seulement par un référendum. Or c’est un catalogue de propositions qui lui a été offerte. Que celles-ci fassent opportunément place à des procédures inédites de démocratie participative (le tirage au sort entre autres) était évidemment bien venu. Mais la focale s’est déplacée : l’opinion n’attend plus un lendemain constitutionnel qui chante. Elle dresse l’oreille à des définitions concrètes, pragmatiques et fiables permettant de l’associer étroitement au changement dans le cours même de l’élection présidentielle (ce que ne garantit pas la promesse d’une Constituante).

Arnaud Montebourg a traité la question mais dans des cercles restreints ou en de rares occasions. Tout s’est passé comme s’il était  resté englué dans le socle de sa campagne : faire Président. Il fallait gommer les débordements  ou provocations passés, jugés comme tels par la direction de son équipe de campagne. Outre que le scepticisme  de celle-ci sur l’intérêt électoral de l’appel à une VI° République était grand, l’idée est restée figée dans un énoncé préfabriqué de réformes utiles certes mais improbables. La volonté de présidentialiser le candidat à tout prix a ainsi dévalué ce que Montebourg incarnait : la garantie d’une révolution démocratique. Pas un mot n’a été dit sur comment s‘opèrerait le partage du pouvoir entre le Président et le Premier ministre, la refondation d’un vrai pouvoir parlementaire, les modes de contrôle populaire des institutions et des élus. Autrement dit sur les principes que les citoyens seraient appelés à organiser et définir si le candidat était élu. Il a donc fallu admettre que Montebourg serait un « vrai Président » capable de faire oublier ses prédécesseurs. C’était croire que cette opération rendrait crédible la possibilité de son élection en avril prochain alors que la crise de la gauche toute entière et du PS en particulier rendait cette hypothèse hautement improbable. Les participants au premier tour de la Primaire citoyenne du 22 janvier l’ont bien compris ainsi. Une majorité relative a préféré rêver d'autre chose avec un autre.

C’est l’idée de l’homme providentiel, de l’élection se jouant sur le dialogue direct entre les Français et le candidat qui a triomphé dans la définition de la campagne d'Arnaud Montebourg. Cela est allé jusqu’au terme de cette vision réputée gaullienne : le mépris ou le contournement des partis. En l’occurrence du PS. Et cela a fait naitre une grave contradiction : il fallait admettre les conditions du Parti socialiste (en particulier pour participer à une Primaire au rabais) en même temps que l’organisation de l’influence interne du candidat était passée par profits et pertes.  Alors que d’autres (comme Benoit Hamon) mettait beaucoup de soin à y faire prospérer leurs réseaux, Arnaud Montebourg négligeait ses lignes de défense partidaire. La Primaire a porté les stigmates de ces antinomies.

Finalement, Arnaud Montebourg aura tenu le cap d’une modernisation d’une authentique gauche qui veut gouverner, mais sans renouveler son propre corpus programmatique. Et pas seulement sur la question démocratique. L’aggiornamento sur la transition écologique est venu bien tard. Quoi qu’il en soit, les perspectives qu’il a ouvertes risquent fort d’apparaître au cours des trois prochains mois comme singulièrement structurantes et plus encore pour les temps du post-socialisme qui vont commencer. Elles s’incarneront d’autant mieux qu’elles sauront s’émanciper du carcan de la V° république. Son fatum s’avère mortel pour les meilleurs de ceux qui veulent s’en défaire.

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