Politzer, un communiste contre le nazisme

Ian Brossat (qui conduit la liste du Parti communiste pour les élections européennes) a du faire face ce 21 mai sur RMC à la vulgarité absolue d'un improbable éditorialiste lui assénant que "le PCF, c'est la collaboration avec les nazis", entre autres grossièretés rigolardes.

Ce genre de séquence devrait tourner à la confusion de l'imbécile heureux de son ignorance, qui tient ce genre de propos. Ce n'est plus tellement sûr. D'où ma décision, inhabituelle, de publier ici un texte qui n'aurait pas du s'y trouver. Il s'agit du discours de réception de la remise du diplôme de Docteur Honoris Causa que je recevrai dans les prochains jours de et à l'Université d'Oradea, en Roumanie à l'ouverture d'un colloque sur "La tolérance dans l'Union Européenne. Le combat contre la nouvelle xénophobie". Il porte sur la biographie de Georges Politzer qui est né à Oradéa avant de devenir un intellectuel très connu du Parti Communiste Français dans les années Trente. Il fut l'organisateur du premier réseau de résistance universitaire, arrêté par la police française et fusillé au Mont Valérien le 23 mai 1942. C'est ma contribution à la lutte contre tous les oublis, révisionnismes et négationnismes passés et présents.

(Le texte est publié dans son intégralité. Si on est pressé on peut se reporter à la 3° partie et à la conclusion.)

Engagement partisan et lutte contre la xénophobie : Georges Politzer, Oradea-Paris (1919-1942).

Georges Politzer incarne une des figures les plus remarquables de l’antifascisme intellectuel de l’entre-deux guerres, donc de la lutte contre la xénophobie et l’antisémitisme. Son itinéraire est prototypique du milieu de l’intelligentsia d’Europe centrale de cette période, confronté à la chute de l’Empire Austro-Hongrois. Mais ce parcours est aussi emblématique d’un engagement total (à la fois théorique et partisan) d’intellectuels dans le champ du marxisme européen après la révolution Russe. Qu’il se soit effectué pour l’essentiel en France ne saurait faire oublier ces origines géopolitiques. Politzer est devenu un homme d’abord en Autriche-Hongrie. Il devint ensuite à Paris un philosophe et un militant de premier ordre.

1- Naissance d’un philosophe singulier

Rien dans la jeunesse de Politzer ne promettait qu’il passe l’essentiel de sa vie adulte en France et qu’il y meure. Mais depuis sa naissance à Oradea le 3 mai 1903 jusqu’à son arrivée à Paris à l’âge de 18 ans, il incarne à la perfection une figure de l’intellectuel brillant de la Mitteleuropa de l’entre-deux guerres jusques et y compris à la radicalisation de son engagement politique. Il n’aurait pas été ce qu’il est devenu en France s’il n’avait pas vécu ces années de jeunesse dans l’Empire Austro-hongrois finissant.

Il nait à Oradea au hasard des pérégrinations de son père Jacob, médecin du travail, fonctionnaire de l’Empire « gagnant bien sa vie ». Celui-ci va de petites villes industrielles au service de patrons d’usines, à des villages agricoles, au service de propriétaires terriens. Une existence qui le met du côté de l’ordre social sans états d’âme, ce qui est un motif d’opposition précoce avec son fils. Toujours est-il que la direction du sanatorium de Nagyvàrad (Oradea Mare) tranche dans ce tableau : une vraie et belle ville (décrite comme telle à l’époque) où Ghisella Rosenberg, sa femme trouve du travail dans une compagnie d’assurances. Femme d’un notable de religion juive, elle est attirée par le théâtre, les arts si ce n’est le luxe, ce que lui reproche constamment son mari (et plus tard aussi son fils). Et Oradea est un lieu où elle peut enfin trouver quelques satisfactions. La naissance de Georges participe sans doute de ce moment de bonheur. Il durera une décennie. Puis le père est muté à Trstenà, une petite ville (aujourd’hui au nord de la Slovaquie). Il laisse Georges lui fausser compagnie et partir seul à 11 ans (tout en subvenant à ses besoins) pour une ville peu éloignée d’Oradea, connue pour son dynamisme : Szeged (Seghedin aujourd’hui à la frontière de la Roumanie et de la Serbie). C’est là, dans une étonnante précocité, loin de ce père autoritaire et brutal, « toujours fâché avec tout le monde » que Georges va construire de manière pragmatique et indépendante, le socle de sa vie d’intellectuel engagé pour toujours.

Seghedin est une étape essentielle à plus d’un titre.

-D’abord pour la scolarité de Georges. Déjà remarqué à Oradea dans le primaire pour ses performances, il les confirme au lycée de la ville où il entre en classe de 6°. Il y sera un des meilleurs élèves durant ces six années d’études, particulièrement doué pour les langues, l’histoire et la littérature (un peu moins pour les mathématiques et les sciences naturelles). Il est constamment cité en exemple pour les autres élèves et bénéficie même de la gratuité des études. Le lycée sera le centre de sa vie d’adolescent.

-Et c’est là, autre fait d’importance qu’il fait ses premières expériences politiques. Dés 16 ans, il est élu président du Conseil du Lycée. A ce titre il mène une vigoureuse bataille contre l’arbitraire et la brutalité de deux surveillants. Laquelle aboutit à une révision du règlement de l’établissement. C’est toujours au titre de délégué de celui-ci qu’il participe le 2 février 1919 au lycée central de Budapest à la rencontre des étudiants révolutionnaires. C’est la veille de la « République des conseils » de Bela Kun (21 mars-6 août 1919), éphémère mais premier gouvernement de type bolchevik après le succès de la révolution russe. Son écho, dans les ruines de l’Empire Austro-hongrois sera très important (l’Eglise calviniste de Debrecen ne saluera-t-elle pas l’évènement comme « la réalisation du royaume de Dieu prêché par le Nazaréen » ?). Georges Politzer est exclu du lycée et devient à 16 ans commissaire politique à l’Hôtel de ville de Seghedin. Il a adhéré (pour des raisons « sentimentales » écrira-t-il) au Parti communiste sans accorder d’importance à cet acte. Il y apprend (un peu) le maniement des armes. Il s’enfuit devant l’offensive des troupes franco-roumaines, qui commence par Seghedin avant la prise de contrôle de Budapest. Georges se réfugie alors chez son père en poste à Lörinci, encore une petite ville à une quarantaine kilomètres au nord de Budapest. Il y prend la mesure de la répression qui allait s’abattre : 5000 morts, 75000 incarcérations, 100.000 exilés contraints ou forcés. Elle ne frappe pas que les communistes : mais aussi des bourgeois libéraux, des socialistes, des artistes, des scientifiques. Et beaucoup, beaucoup de juifs, pris dans de multiples pogroms dans toute la Hongrie. Politzer aura donc pu prendre conscience de la violence absolue d’un conflit localisé mais annonciateur de la seconde guerre mondiale. Après avoir passé son baccalauréat à Budapest en mai 1921 (grâce à l’aide d’un prêtre catholique de Lörinci), il part pour Paris après une halte de presque trois mois à Vienne où il découvre Freud et la psychanalyse. Il a 18 ans.

-Pourquoi la France (et pas l’URSS comme devait le faire son aîné Georg Lukacs, Commissaire à l’Instruction de Bela Kun, s’exilant à Moscou après Vienne) ? C’est déjà le signe d’une réelle indifférence au pays des soviets. C’est peut-être encore aussi à cause de Seghedin. Certes l’attractivité de Paris dans le monde des arts et lettres est à l’époque à son zénith. Mais la ville de Seghedin doit à une catastrophe naturelle (une inondation l’ayant engloutie le 12 mars 1879) un élan de solidarité exceptionnel dans lequel Paris a joué un rôle majeur. D’où une présence manifeste dans la reconstruction de la ville, de son urbanisme et de ses équipements (Gustave Eiffel y viendra construire un pont exemplaire). Ce vaste chantier durera encore durant la première guerre mondiale. Et il y règne un climat francophile que confirmera l’installation dès avril 1919 de l’état-major du maréchal Franchet d’Espèray avec ses troupes de travailleurs sénégalais pour juguler le début de révolution hongroise. Toujours est-il qu’il y a un dynamisme et un modernisme très occidental visible dans cette ville qui a pu plaire au jeune Georges Politzer.

L’expérience de ces deux villes (Oradea et Seghedin) sera en tout cas essentielle dans sa construction d’une philosophie de l’action, qui va faire sa singularité à Paris.

2 – Construction d’un engagement partisan.

L’adhésion de Georges Politzer au Parti Communiste Français restera là encore une démarche singulière et tardive pour trois raisons : elle ne se fera qu’après un intense travail académique dans le champ de la philosophie ; elle sera motivée par la volonté d’une traduction politique de celui-ci ; elle procédera des circonstances de la montée du nazisme.

-Le travail académique d’abord. Politzer arrive à Paris en août 1921 après un séjour de trois mois à Vienne durant lequel il y suit les séminaires de la Société psychanalytique. Un séjour court mais où il se familiarise avec les travaux de Freud (et du hongrois Ferenczi), peu connus à cette époque en France. Cette qualité demeurera toujours essentielle dans sa production philosophique et l’aidera à être reconnu par des intellectuels de premier ordre (son premier ouvrage « Critique des fondements de la psychologie » publié en 1927 sera traduit en plusieurs langues et est toujours réédité, aujourd’hui encore par les Presses Universitaires de France). Toujours est-il qu’il part à grande vitesse à la conquête de titres universitaires, motivé qu’il est par le fait que ceux qu’il ramène de Hongrie ne sont pas reconnus en France. Il bénéficie d’une bourse de l’Instruction publique (que lui a fait obtenir le professeur Eisenmann, spécialiste de l’Empire Austro-Hongrois qui a repéré sa valeur) et d’aides d’associations protestantes et juives accueillant les étudiants d’Europe de l’Est. Il suit les enseignements de Léon Brunschvicg à la Sorbonne. Il publie une attaque en règle contre Bergson alors au sommet de son influence universitaire. Elle aura un grand et durable écho. Ses préférences vont à Kant, Diderot et surtout Descartes qu’il tient pour le fondateur du rationalisme (il agira pour que le Parti communiste français rende hommage au tricentenaire du Discours de la méthode en 1937). C’est l’héritage des Lumières, bien plus que celui de Marx (qu’il trouve alors « imbu de scientisme ») qui constitue le socle de sa pensée. Fort de ce bagage il obtient la nationalité française le 31 décembre 1924 et l’agrégation de philosophie en juin1926 (il est reçu 5° à ce difficile concours). Dès 1925 il a été nommé professeur au lycée de Moulins, et après son succès, à celui de Cherbourg.

-Cette exceptionnelle agilité intellectuelle, Politzer l’investit dans le monde des revues, particulièrement important et dense dans la France de l’entre-deux guerres. Il participe à la création de la revue Philosophies (en 1924 avec le parrainage de Max Jacob), L’Esprit (en 1926), la Revue de psychologie concrète (en 1927). Il y rencontre ou débat avec des personnalités comme celles de Paul Nizan ou Henri Lefebvre. Jean Paul Sartre, Maurice Merleau-Ponty, Pierre Naville, Jacques Lacan, Louis Althusser prendront son œuvre au sérieux et en débattrons longtemps après sa disparition. Certains (Paul Nizan surtout, agrégé de philosophie comme lui, et dont il sera très proche) vont le convaincre de participer au lancement de la Revue marxiste en février 1929. Sous la direction de Charles Rappoport, grande figure du socialisme français et bon connaisseur du marxisme, il y travaille comme rédacteur-pédagogue (il n’y signe pas d’articles mais en écrit et réécrit beaucoup pour maintenir un lien critique à la philosophie). Ce parcours entièrement construit sur la production de revues participe d’un programme philosophique rationaliste où la bataille des idées est essentielle, loin des organisations politiques.

- C’est en août 1929 qu’il fait une première demande d’adhésion au PCF ; elle reste sans suite. Elle ne sera effective qu’en octobre 1930. Mais elle n’est que la poursuite de son premier combat (celui des revues) par d’autres moyens. Sauf que ses grandes qualités professionnelles, sa reconnaissance par les milieux intellectuels vont en faire un élément de premier ordre pour la direction du PCF à laquelle accède Maurice Thorez en juillet 1930. C’est le début d’un cycle qui va voir cette formation se transformer en parti de masse où les intellectuels jusque là tenus en lisière par l’appareil, vont gagner des rôles valorisant. Fût-ce au prix de quelques reconversions comme celle que Politzer va faire (et réussir) de la philosophie à l’économie, au prix du renoncement définitif à son projet philosophique. Il se plonge pour cela dans certains écrits de Marx, Engels, Lénine. Il anime à partir de 1931 le Bureau de Documentation du Comité central, ainsi que des organes de formation de la CGTU, syndicat proche du PCF. Ce qui l’amène à lire la presse étrangère et suivre l’actualité économique et sociale de la crise de 1929. Il écrit un très grand nombre d’articles dans la presse communiste. Il participe à la rédaction de revues importantes comme La Pensée ou Commune. Et il devient un des principaux animateurs de l’Université ouvrière créée en 1932 avec des personnalités comme Romain Rolland, Henri Barbusse, Paul Langevin. Des milliers d’adhérents au PCF mais aussi des syndicalistes seront formés dans ce cadre. Il fera aussi des cours dans les écoles centrales du parti. Dans le droit fil de ce travail réussi de vulgarisation et de pédagogie, un ouvrage posthume connaîtra un considérable succès après 1948 : « Les principes élémentaires de philosophie », manuel de base de générations de gauche de l’après-guerre. Militant il l’est donc devenu (secrétaire de cellule dans le quartier populaire du Père Lachaise à Paris) tout en restant professeur de philo, maintenant au Lycée d’Evreux. Il ne sera jamais « permanent » même s’il fait preuve d’une loyauté absolue à un parti stalinisé (en témoigne une étonnante –pour sa précision- fiche autobiographique qu’il renseignera pour la direction du PCF). La signature du Pacte germano-soviétique le 23 août 1939 a ouvert une crise inédite dans ce parti (dont la démission de Nizan sera l’emblème). Elle ne l’a pas affecté vraiment. Sans doute parce qu’il sera un des rares à fonder son combat contre le nazisme sur l’indépendance de la nation et de la liberté de l’individu plus que sur le rapport à l’URSS. Il y a donc une vraie radicalité personnelle restée intacte dans la trajectoire de Politzer dans son engagement partisan.

C’est celle qui va le conduire sans retard au combat, essentiellement intellectuel contre l’Allemagne nazie dès la défaite de la France. C’est dans son appartement que s’organise la première résistance universitaire à la fin de 1940. La parution d’un journal L’Université libre, premier périodique clandestin à parution régulière, sera son expression. Son réseau, pris très au sérieux par la police française, est démantelé le 15 février 1942. Georges Politzer est fusillé au Mont Valérien le 23 mai 1942. Il a 39 ans presque jour pour jour. Le Général de Gaulle, dans un discours à Alger le 31 octobre 1943 intitulé « Clairvoyance de la pensée française », cite le nom de Politzer « fusillé par l’ennemi (…) parmi les plus grands noms qui sauvèrent la dignité de l’esprit ».

3 – Composition d’un antiracisme organique

Pour Politzer le racisme est un produit de la division en classes de la société, des luttes qui s’y mènent et qui appellent des diversions politiques : la définition d’un bouc émissaire est consubstantielle de cette histoire. Le nazisme y apporte une contribution essentielle. La riposte doit se hisser à la hauteur de ce racisme d’Etat après la victoire de Hitler : plus que jamais la défense du parti organisé (les partis communistes) et donc de l’URSS est à la base de la lutte antiraciste. Durant ses deux années passées en clandestinité il publie plusieurs articles, d’où émergent deux textes sur le sujet.

-Le premier est intitulé « Révolution et contre-révolution au XX° siècle » (réédité en France fin 2018). Il s’agit d’une réponse à un discours solennel d’Alfred Rosenberg à la Chambre des Députés à Paris le 28 novembre 1940. Il le fait pour une raison politique évidente : le choix du Reichleister (numéro deux du Parti nazi après Hitler) est de venir au cœur d’un lieu hautement symbolique, tenir un discours de « Règlement de compte avec les idées de 1789 » (titre de l’article du Deutsche Zeitung qui en rend compte). Rosenberg se posera comme un des premiers en date et principal ensuite, inspirateur d’Hitler, bien qu’il ait été tenu en lisière des instances du III° Reich (il a été Ministre des territoires de l’Est ce qui lui vaudra une condamnation à mort par le Tribunal de Nuremberg). Il est connu pour avoir « lancé » le Protocole des sages de Sion, et pour des idées passablement extravagantes sur l’histoire des peuples européens : elle serait celle d’une lutte des races depuis la plus haute Antiquité ; les plus pures – les Indo-germains et finalement la race aryenne- auraient dû éternellement se battre contre la race sémitique. La Révolution française et la Philosophie des Lumières sont un complot juif (la prise de la Bastille étant le résultat de « meurtres commis en série par les juifs »). Ces idées « ont conduit à détacher l’individu du vieux sol natal tel qu’il était donné et à abandonner le sang au profit d’un peuple parasite de Palestine et à introduire le sang nègre étranger hostile à tous les Européens ». Cette version d’un moderne « grand remplacement » comme effet d’un universalisme philosophique rationaliste est combattue par Politzer : en défense de l’esprit des Lumières, mais aussi de l’invention de « la République démocratique bourgeoise » par les révolutionnaires de 1789. C’est un argumentaire particulièrement intéressant qui mobilise la ressource de la démocratie sous toutes ses formes (même bourgeoises) comme un contre poison au racisme et à la xénophobie. Un détail vient rehausser l’importance de ce dernier acte de Georges Politzer : le même Rosenberg, réfugié à Munich en 1919 y avait écrit un article sur la « révolution judéo-russe » où il dénonçait l’influence des juifs dans la République des conseils de Budapest. Une boucle s’est donc bouclée en cette année 1940.

-Le second texte a un statut très particulier. Intitulé : « L’antisémitisme, le racisme, le problème juif » il est publié en novembre 1941 par le PCF (après l’opération Barbarossa, l’invasion de l’URSS par l’Allemagne le 22 juin 1941). Il s’agit d’une édition clandestine et anonyme. D’où le doute installé sur le fait que Politzer n’en serait pas l’auteur, renforcé par le constat que ce texte n’a jamais été réédité après 1945. Et l’absence systématique d’analyse de son contenu dans les travaux biographiques sur Politzer jusqu’à aujourd’hui. A la lecture on peut apporter deux réponses à cet étrange oubli :

La première est que ce texte porte sa marque indéniable: d’abord par l’abondance de statistiques (sur le nombre de pogroms, depuis ceux de 50 villes et villages d’Ukraine en 1882, à ceux des 89 villes d’Allemagne en 1935, en passant par les 299 recensés en Pologne en 1937) pour mesurer l’étendue de « l’antisémitisme en Europe à travers l’histoire », objet du premier chapitre. Mais aussi une présence étonnante de chiffres pour apprécier les racines de l’antisémitisme dans la phase impérialiste entre 1880 et 99 (le nombre de banques, succursales et capitaux en dépôt en France, le chiffrage des conquêtes coloniales en superficies et populations, la structure du groupe Krupp et de ses 17 trusts). Politzer recycle là le savoir qu’il a accumulé au Bureau de Documentation (dont il a été fait mention plus bas).

Ensuite l’argumentation ce texte renvoi à une longue lignée d’auteurs défenseurs des juifs « au nom de la raison » : Abélard (1142), Mirabeau, l’Abbé Grégoire, Michelet, Zola et Tolstoï mobilisés contre Gobineau, Drumont, Chamberlain, Treitschke, Streicher. Il s’appuie sur des ethnologues et anthropologues (Boas et Haddon notamment) démontrant qu’il n’y a pas de « race pure ou immuable ». Sans doute figurent quelques renvois à Marx et Lénine mais ils restent minoritaires dans l’ensemble du texte. Ici encore, Politzer fait preuve d’une connaissance étendue de la tradition des Lumières comme de la littérature savante sur la question. Le rationalisme reste bien le socle de sa vison du monde.

La deuxième réponse à l’énigme de l’oubli de ce texte est sans doute très politique. Politzer fait preuve d’un remarquable esprit de synthèse pour livrer une vision philosémite de l’évolution depuis le Moyen Age des sociétés en général et de celle de l’URSS en particulier. Il se montre très précis sur la tradition antisémite dans la Russie tsariste mais tout aussi précis et enthousiaste sur la « nouvelle période de vie nationale et culturelle juives sur une base socialiste » qui se serait ouverte en URSS depuis l’adoption en 1932 d’un « Plan quinquennal de réorganisation de la population juive » voulant rompre avec l’héritage du tsarisme. Et la brochure se ferme sur quatre pages de conclusions dans cette perspective d’une promotion assurée par tous les moyens sociaux, culturels et institutionnels, des juifs russes dans une « association fraternelle des peuples ». On sait combien cette vision fut combattue systématiquement par Staline (cité une seule fois dans la brochure pour une déclaration faite le 12 janvier 1931) à partir au moins de mai 1939, son antisémitisme allant croissant jusqu’au « complot des bouses blanches » en 1953. On peut donc faire l’hypothèse que le PCF n’a pas réédité après la guerre cet écrit de Politzer (même dans l’édition de ses « écrits clandestins » présentée par Roger Bourderon en 1984 aux Editions sociales) pour la condamnation qu’il est de la politique et de l’évolution de l’Union soviétique dans ce domaine. Leur qualité et leur portée n’en sont que plus remarquables quand on mesure qu’il s’agit d’un document clandestin imprimé par le parti en petit format carré pour être mieux diffusé.

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Au terme de ce parcours biographique, il n’est donc pas exagéré de désigner Georges Politzer comme une figure singulière de l’intellectuel de la Mitteleuropa engagé de l’entre-deux guerres contre l’expansion du Nazisme. Singulier, il l’est dans son rapport spécifique au communisme et ce, de trois manières :

  • Sa participation à la révolution hongroise de 1919 ne semble pas avoir déterminé les formes de son engagement politique. Alors que la question des conseils, posée par la révolution russe et relancée par celle de Budapest, et devient partout un véritable mythe du mouvement ouvrier et socialiste européen, il ne l’évoque jamais. Dans la minutieuse autobiographie déjà évoquée, il en fait à peine état. Cette indifférence mériterait d’être interprétée à la lumière du contexte, plus large que celui de l’apparition des soviets, donné par le caractère abrupt de l’effondrement des Empires en 1918. La conviction que l’Autriche-Hongrie était devenue une « prison des peuples » sacrifie à une vision de l’histoire des constructions nationales de l’Europe occidentale. Or il se pourrait qu’à l’Est l’attachement des populations aux allégeances multiples sur lesquelles reposaient l’Empire (la « double monarchie ») ait produit une sorte d’indifférence nationale. Les batailles pour les libertés et les droits civils pouvaient prendre des chemins autres que ceux de la défense des nationalités. C’est ce qu’aurait finalement ressenti Politzer, attaché continument à combattre le nationalisme sous toutes ses formes.

 

  • Son indignation s’enracine dans –dira-t-il- ses « premières révoltes à contenu social nées du spectacle que me donnait mon père par sa conduite vis-à-vis des paysans, puis vis-à-vis des ouvriers ». Ces raisons sociales, principalement familiales ouvrent une vertigineuse question sur les modes de la politisation de Politzer. Il pourrait incarner une figure de l’aventurier « engagé dans l’action pour échapper à la solitude » comme l’écrivit Jean-Paul Sartre (en 1950 dans L’introduction au « Portrait de l’aventurier » de Roger Stéphane). Politzer est d’ailleurs le seul personnage que cite Sartre dans ce texte : il lui semble incarner la dialectique entre le militant et l’aventurier « engagé dans l’action pour échapper à la solitude (…). Il n’y a aucune chance pour que la singularité de ces êtres soit reconnue ». L’effacement de Politzer devant le parti, jusqu’à s’y dissoudre a permis son héroïsation post mortem. Dans le sacrifice de l’intellectuel qu’il était, le PCF a pu utiliser ses écrits au profit de la stalinisation du communisme et du marxisme.

 

  • L’engagement de Politzer fut bien entièrement orienté vers la promotion du rationalisme contre l’obscurantisme. Commencé dans le champ philosophique il aboutit à l’immersion dans l’organisation partisane. C’est le sentiment d’urgence qui le guide. Il a vécu la transition violente d’une guerre mondiale à une paix chaotique où les guerres civiles se mêlaient aux révolutions. Il faut remonter à la guerre de Trente Ans au XVII° Siècle pour en trouver d’aussi mortelles que celles des années 1917-18 en Europe centrale. Les violences de cette période échappaient à tout contrôle. Il s’agissait de conflits existentiels –de clase ou d’ethnie- qui inauguraient une logique génocidaire. Politzer assista à ce commencement de « l’âge des extrêmes » comme le qualifia Eric Hobsbwam. Son adhésion au communisme fut celle à un parti, à un outil devenu vital contre le triomphe du racisme et de la xénophobie d’Etat.

Les aventuriers militants de cette histoire ont « poussé jusqu’au bout d’elle-même cette raison constituée et l’ont métamorphosé en raison constituante » écrivait Sartre, poursuivant : « ils ont décidé que l’enjeu n’était pas le bonheur de l’homme, mais l’homme tout court qui est à faire ». Georges Politzer fut l’exemple même de ceux-là.

Sources :

-Oskar Anweiler. Les soviets en Russie. 1905-1921. Marseille. Agone. 2019.

-Patrick J. Geary. Quand les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe. Paris. Aubier. 2004.

-Robert Gerwarth. Les vaincus. Violences et guerres civiles sur les décombres des empires (1917-1923). Paris. Le Seuil. 2017

-Eric Hobsbwam. L’âge des extrêmes. Histoire du court XX° Siècle. Paris. Complexe.1999

-Pieter M. Judson. The Habsburg Empire : A New History. Cambridge (Mass.). Harvard University Press. 2016

-Michel Politzer, Les trois morts de Georges Politzer. Paris, Flammarion.2013

-Bernard Pudal, Claude Pennetier. Le souffle d’Octobre 1917. L’engagement des communistes français. Ivry/Seine. Editions de l’Atelier. 2017

-Nicole Racine, « Georges Politzer », in Jean Maitron, Claude Pennetier (Dir.), Le Maitron. Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, tome 39. Paris, Editions de l’Atelier. 1990 – Actualisation sur : « http//maitron-en-ligne.univ-paris1.fr » et « maitron-fusilles-40-44.univ-paris1.fr »

-Jean-Paul Sartre. Situations, VI. Paris. Gallimard. 1964.

-Enzo Traverso. La violence nazie. Une généalogie européenne. Paris. La Fabrique. 2002.

Les œuvres de Georges Politzer n’ont pas fait l’objet à ce jour d’une édition critique complète. Sont disponibles :Recherches philosophiques sur l’essence de la liberté humaine, Rieder, 1926. Critique des fondements de la psychologie, I. La Psychologie et la psychanalyse, id., 1928 [François Arouet],- La fin d’une parade philosophique le bergsonisme, Les Revues, 1929. -Cours de marxisme (1935-1936), Bureau d’éditions, 1936 (en collaboration). -Les grands problèmes de la philosophie contemporaine, id., 1938. (Les Cours de l’Université ouvrière).  - Révolution et contre-révolution au XXe siècle, réponse à or et sang de M. Rosenberg, Parti communiste français [1941]. Ce texte a été réédité (avec un article signé sous le pseudonyme de Rameau paru dans La Pensée Libre en février 1941 sous le titre L’obscurantisme au XX° siècle), dans un ouvrage : Politzer contre le nazisme, écrits clandestins février 1941 (présentés par Roger Bourderon) Ed. sociales/Messidor, 1984. Le texte original dans son intégralité, a été réédité par les Editions Critiques, Paris en 2018. - La Crise de la psychologie contemporaine [préf. de J. Kanapa], Éd. Sociales, 1947. - Le Bergsonisme, une mystification philosophique. [avertissement de J. Kanapa », id., 1947. - Principes élémentaires de philosophie. [préf. de M. Le Goas », id., 1946 (nombreuses rééditions). - G. Politzer, Guy Besse, Maurice Caveing, Principes fondamentaux de philosophie, id., 1954. - Écrits...I. La Philosophie et les mythes [textes réunis par J. Debouzy], Éditions sociales, 1969. — Écrits II. Fondements de la psychologie. - La Fin d’une parade philosophique, le bergsonisme, J.-J. Pauvert, 1967.

Consultable Bibliothèque Sainte Geneviève, Paris : - L’antisémitisme, le racisme, le problème juif, 79 p. Editions du PCF. Imprimé en France, novembre 1941.

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