De la crise économique à la crise politique

Et si la crise économique relançait la question démocratique ? Les meilleurs experts s’accordent pour annoncer une cascade d’effets récessionistes d’envergure planétaire.

Et si la crise économique relançait la question démocratique ? Les meilleurs experts s’accordent pour annoncer une cascade d’effets récessionistes d’envergure planétaire. Pour les juguler les appels à « refonder le capitalisme » viennent de toute part mais en particulier des gouvernants qui ont passé les vingt dernières années à encourager la liberté de circulation des capitaux, la déréglementation bancaire et les délocalisations. Par ces biais ils ont activement contribué à la détérioration du rapport de forces entre le capital et le travail : la part du « produit intérieur brut » revenant aux salariés a ainsi perdu 10% en Europe depuis 1990 ; c’est le plus bas niveau depuis 1929. Comment imaginer que l’accumulation de tant d’appauvrissement, de précarité, de chômage laisse inertes les victimes devant le spectacle du sauvetage du système ? La montée localisée de la conflictualité dans les entreprises, souvent sous des formes désespérées devrait alerter les dirigeants politiques d’une très possible crise sociale à l’horizon de la dépression qu’ils s’emploient à éviter en pensant pouvoir encore peser sur les budgets sociaux et le pouvoir d’achat. Si elle éclate, cette crise aura toutes les chances de soulever un problème largement refoulé, celui du contrôle démocratique des populations sur les politiques publiques et leurs responsables. En d’autres termes on peut faire l’hypothèse d’une aggravation de la défiance vis-à-vis du pouvoir et des partis politiques toutes tendances confondues. Comment penser la révolution démocratique qu’elle devrait appeler ?

Il n’est pas certain que les apories de la démocratie pluraliste même repensées dans le spectre des diverses formes de sa légitimation contemporaine comme le fait Pierre Rosenvallon dans son dernier ouvrage (La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité. Le Seuil) soient adéquates à la crise à laquelle nous pensons. Ni la multiplication de Hautes Autorités Administratives Indépendantes, ni l’expansion des cours constitutionnelles, ni les commissions du débat public ne semblent pas à même d’offrir un débouché aux protestations et revendications démocratiques dopées par l’immoralité des élites. Sans doute la légitimité d’une mesure ne dépend plus de la nature de l’autorité qui la prend mais de la procédure qui l’a produite. L’élection ne fait que compter des opinions et l’opinion publique aspire à d’autres organisations de la délibération et de la publicité. Mais ce changement historique survenu dans la définition de l’intérêt général n’a pas encore accouché de dispositifs participatifs garantissant une représentation fonctionnelle et équitable des intérêts. La scène démocratique est plus vide que jamais. Si bien que le surgissement de régimes autoritaires est une hypothèse sérieuse quand l’espoir mis dans un Etat garantissant la sécurité de ses citoyens s’avèrera une illusion.

Or, s’il y a bien un domaine abandonné depuis quelques années par la théorie politique ou la sociologie critique c’est celui de l’Etat et en France en particulier. Des travaux comme ceux de Jacques Rancière sont plutôt isolés alors qu’ils traitent d’un vrai sujet : « Pouvoir étatique et pouvoir de la richesse se conjuguent tendanciellement en une seule et même gestion savante des flux d’argent et de populations » (La haine de la démocratie. La Fabrique, 2005). Quant à ceux de Miguel Abensour, ils sont pratiquement sans postérité alors qu’ils parlent de la «possible dégénérescence despotique de l’Etat de droit nourrissant justement l’illusion d’un perfectionnisme juridique » typique du paradigme néo-libéral qui ne sert pas la constitution républicaine d’un peuple de citoyens (La démocratie contre l’Etat. PUF, 1997). Les échos à ces questionnements, on les trouve plus souvent chez des auteurs « exotiques ». Ainsi chez l’Espagnol Daniel Innerarity qui s’interroge sur « la déconnexion de l’Etat et de la nation et les nouvelles manières de gouverner sans gouvernement » (La démocratie sans l’Etat. Climats, 2006). Plus encore chez l’Américain Ezra Suleiman qui a engagé une réflexion sur le paradoxe suivant : après le 11 septembre 2001, comment se peut-il que des politiciens démocratiquement élus, de droite comme de gauche, en Europe comme aux Etats-Unis, aient porté à un niveau inégalé jusque-là leurs attaques et leur dénigrement systématique de l’Etat et de son instrument principal, le secteur public et sa « bureaucratie » ?. En cherchant à aligner cette dernière sur les pratiques du secteur privé, n’ont-ils pas détruit l’idée que les sociétés démocratiques ont besoin de disposer d’un appareil d’Etat performant pour préserver leur démocratie ? (Le démantèlement de l’Etat démocratique. Le Seuil, 2005). Nicolas Sarkozy ne se pose nullement ces questions, lui qui se fait le champion à la fois d’un Etat prothèse du capital financier et d’une délégitimation de la Fonction publique. Et la gauche ? Elle n’en finit pas de bégayer. Jean-Pierre Chevènement croit pouvoir se féliciter du retour des nations « là où vit la démocratie » (Le Monde 23/10/08). Alain Badiou appelle à rompre avec le « capitalo-parlementarisme, les partis existants et le système électoral et institutionnel qui les fait vivre » (Le Monde 18/09/08). On attend de savoir ce qu’en pense Besancenot. Et le PS ? Je reviendrai sur ses débats et son congrès à l’aune de ces questions.

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