Made in Algeria

C’est le titre d’une exposition au MUCEM à Marseille. Elle est remarquable. On en sort le coeur serré.

Le propos est de restituer la « généalogie d’un territoire », celui de l’Algérie et comment elle devint le prototype de l’Empire colonial français au point d’être une dimension organique de la République, de toutes les Républiques sans exception. L’abondance de documents iconographiques signalée par Braudel dés les années Vingt mais jamais exploitée depuis, explique la richesse de cette exposition. Elle montre beaucoup de cartes, la plupart pouvant être vues comme une toile (certaines le sont au sens littéral). Accompagnées de cartels impeccablement rédigés, elles forment un terrible panorama de ce que fut la formidable entreprise de « dépossession du nom, à l’expropriation de la terre par la carte » (Daho Djerbal*).

Et cela se fait à coup de « voyages meurtriers » théorisés par Tocqueville dès 1833: une opération de conquête militaire en terrain hostile accompagnée d’une cohorte de savants, d’archéologues, de parlementaires et d’officiers formés dans les grandes écoles; le tout produisant ces cartes d’Etat-major marquées par la volonté d’assimiler les moindres territoires algériens du nord à ceux de la France. Il faut pour cela «dénommer les gens et lieux qu’ils occupent » pour franciser totalement l’espace de la colonie, souvent avec violence par des noms de victoires militaires ou symboliques (des batailles napoléoniennes aux patronymes d’illustres scientifiques ou gens de lettres).

La brutalité totalitaire de ce travail saute au visage et éclaire la dépossession du corps et de l’esprit du colonisé que Fanon analysa si bien. Elle est mise en scène par ces tableaux, souvent commandes officielles pour garnir le musée national du château de Versailles, comme celui d’Horace Vernet qui peint des scènes de guerre (La prise de Bône en 1832) avec des indigènes indifférents ou nonchalants: là nait l’orientalisme comme genre dans les arts plastiques; sur cette opposition entre l’action déterminée des militaires conquérants et l’inaction fataliste des arabes. 

L’exposition n’est donc pas qu’un alignement de cartes (comme certains compte-rendus le laissent croire). Elle est un formidable spectacle où l’on voit se produire un territoire inventé pour la cause avec une méticulosité qui ne laisse rien échapper (ainsi cette carte des « confréries, situation, importance numérique et marche des principaux ordres religieux musulmans dressée par le service central des Affaires indigènes » en 1884). Evidemment cela va avec les opérations de séquestre des biens et propriétés foncières des indigènes. La création de Départements en 1848 accompagne ces « Avis aux ouvriers », affiche placardée sur les murs des mairies de France par la Deuxième République: la colonisation civile et prolétarienne va prendre son élan avec ces « convois de 1848 » déportation volontaire massive de miséreux en terre africaine pour l’établissement de colonies agricoles. 

Et l’exposition démontre à quel point l’extension progressive du domaine de l’assimilation fut le ciment toujours inachevé de toute l’idéologie républicaine sans interruption aucune (sauf peut-être la courte période gaulliste de 1958-62): la « République une et indivisible » absorbant l’Algérie fut le creuset de la fabrication de la France moderne, lui permettant d’entrer dans l’ère de son industrialisation tout en gardant son attachement historique à la terre et à la paysannerie. Cette colonisation radicale ne fut pas une excroissance exotique de l’histoire nationale mais « une part inextricable de la fondation des républiques depuis 1830 » au moment même où la colonisation devenait problématique dans le monde avec la fin de celle de l’Amérique latine.

Cette analyse d’une France « plus grande que l’hexagone »*, Todd Shepard (dans un entretien à Fellows du 15 février 2016) l’utilise pour interpréter la réaction aux attentats de Paris de novembre dernier et, au-delà de l’état d’urgence renouant avec l'Algérie de 1955, la fuite en avant dans la déchéance de nationalité: il rappelle combien la question de la double nationalité fut au centre des débats parlementaires ayant abouti aux accords d’Evian en mars 1962; et comment elle s’est installée à l’extrême-droite comme une rupture avec l’histoire de la nationalité française depuis la Révolution. C’est par l’incapacité de penser une telle histoire « made in Algeria » que la gauche gouvernementale recycle aujourd’hui cette doxa racialiste.

Oui, on sort du Mucem le coeur serré.

( *dans le passionnant et beau catalogue de l’exposition. 36€)

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