Vœux: Macron en «bouillant Achille»

C’est le début des vœux présidentiels et la fin de l’année du bicentenaire de la naissance d’Offenbach. Lequel a su « en riant, faire tomber le masque de la dignité mensongère, de l’autorité illusoire, de la puissance usurpée ».

C’est sous cet angle (celui de Siegfried Kracauer, « Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire ») qu’on peut voir et entendre ses Opéra-bouffes les plus drolatiques comme « La belle Hélène » (*).

Il y est évidemment question de l’enlèvement de la femme de Ménélas, le roi de Sparte, qui va déclencher la guerre de Troie. Laquelle suppose une entente des grecs gouvernés par toute une série de chefs, tous surs d’eux et dominateurs. Ainsi l’œuvre commence par un rassemblement salué par le peuple : « Voici les rois de la Grèce ! Il faut que chacun s’empresse de les nommer par leur nom. » Les deux Ajax, Agamemnon, Ménélas et Achille. Tous « sont remplis de vaillance, plis de vaillance ». Mais il faut résoudre un problème : « La Grèce s’abrutit ! » dit Agamemnon, tel un Gilles Le Gendre, le président des députés LREM déplorant en décembre 2018 un parti présidentiel « trop intelligent, trop subtil » à un point tel que les Gilets jaunes n’avaient pas compris la politique du président de la République.

D’où l’idée du roi des rois d’organiser un concours pour distinguer « le meilleur des gens d’esprit » susceptible de mener les grecs à la victoire. Celui qui se distingue nettement n’est autre qu’Achille, animé d’une violente hubris et qui va répétant: « Je suis le bouillant Achille, le grand myrmidon, combattant un contre mille, grâce à mon plongeon. J’aurais l’esprit bien tranquille, n’était mon talon… ». Tel un chef d’Etat européen, il domine toujours ses homologues même plus grand que lui (myrmidon, nom d’un ancien peuple de la Thessalie qui a fini par désigner selon Littré « un jeune homme de petite taille et, en même temps un individu de peu de crédit »). Pas de doute : c’est tout le portrait de Macron. Il triomphe des rébus les plus tordus. Il retarde le tonnerre commandé par le devin Chalcas : le forgeron Euthycles qui façonne la machine à en faire le bruit, se plaint des commandes pressantes du « bouillant Achille » ; il tape comme un sourd sur sa tôle si bien que Chalcas le rappelle à l’ordre : « Veux-tu bien finir ? Le peuple va croire que c’est Jupiter. Il faut ménager ces effets-là ». Quoi qu’il en veuille, Achille n’est pas Jupiter en effet. En dépit de ces démonstrations de ruse et de puissance, il ne peut s’imposer.

Le peuple alors: « Assez de rois ! Le berger ! Le berger !». Lequel n’est autre que Paris qui va réussir à embarquer Hélène à la barbe des souverains.

On peut filer aisément la métaphore de Macron en « bouillant Achille » plombé par son talon dont les versions modernes prolifèrent(**). On peut aussi rendre hommage au talent de ce juif-allemand-français, Offenbach « hanté par la vision d’une humanité claire, libre et délivrée de tous les cauchemars » (Kracauer***).

 

 

(*) à voir en ce moment la très belle version de Michel Fau avec l’orchestre Sinfonietta de Lausanne, en replay sur Arte. Sur la même chaine : L’Odyssée Offenbach, documentaire de François Roussillon et Jean-Claude Yon.

(**) pour entretenir le talon, soutien aux grévistes : https://www.leetchi.com/fr/Cagnotte/31978353/a8a95db7

(***) Le bel ouvrage de Siegfried Kracauer a été publié pour la première fois en français en 1937 (Grasset). Il a été réédité en 1994 par Gallimard-Le Promeneur.

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