Une civilisation de la gratuité est-elle possible ?

L'Observatoire international de la gratuité lance une mobilisation en trois temps : la publication le mercredi 5 septembre du livre-manifeste Gratuité vs capitalisme (Editions Larousse) ; le lancement d'une pétition nationale en faveur de la gratuité en octobre ; l'organisation du deuxième Forum national de la gratuité à Lyon début 2019.

 « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette citation du poète Paul Valery illustre parfaitement la période actuelle puisque l’humanité est confrontée à une crise affectant tous les domaines de son existence, crise financière, économique, sociale, politique, énergétique, technique, écologique, anthropologique...

Cette crise n’est d’ailleurs pas seulement globale mais systémique, au sens où quelque chose fait lien entre ses multiples facettes. Ce qui fait lien ce n’est pas tant que la société a sombré dans la démesure, mais le fait que le paradigme fondateur de la civilisation marchande soit entré lui-même en dissonance. Nous crevons tout autant de la victoire du processus de marchandisation, qui a conduit, depuis deux siècles, à rendre marchand tout ce qui pouvait l’être, qu’à l’impossibilité structurelle de ce même processus de se poursuivre au-delà.

Cette crise systémique n’est donc pas seulement une crise des méfaits, bien réels, de la marchandisation mais un blocage structurel lié à la logique de marchandisation elle-même.

Nous sommes donc face à un grand mouvement de démarchandisation, malgré les efforts constants pour remarchandiser ce qui l’était moins grâce aux conquêtes sociales. La marchandisation appartient donc probablement au passé, même si nous n’en avons pas encore pleinement conscience, même si nous ne sommes pas prêts d’en finir avec le capitalisme, surtout qu’il pourrait très bien parvenir à ouvrir de nouveaux champs à la marchandise avec l’anthropocène transhumaniste. La marchandisation est donc un passé qui n’en a peut être pas fini, mais dont les dommages ne pourront que croître s’il s’obstine encore à obstruer l’horizon historique et à noyer nos vies dans les eaux glacées du calcul égoïste selon l’heureuse formule de Marx. Ce moment présent est pourtant celui d’une relève possible de ce principe qui se meurt en tant que paradigme dominant par un nouveau principe que le système voudrait refouler de sa vision. Albert Einstein disait que tant qu’on a la tête sous forme d’un marteau on perçoit tous les problèmes sous forme de clou. Tant que nous aurons la tête formatée par les globalivernes qui président à la vision dominante du monde nous resterons dans l’incapacité de saisir ce qui se développe. Nous devons donc redevenir des voyants comme nous y incitait Arthur Rimbaud.

Ce nouvel âge qui sonne à la porte de l’humanité porte le joli nom de gratuité, ou, pour le dire de façon plus savante, de défense et d’extension de la sphère de la gratuité, car cette gratuité n’a jamais totalement disparu, même au sein du capitalisme.

Gratuité versus marchandisation, deux géants aux prises depuis des siècles et dont nous retracerons sommairement l’histoire. Gratuité versus marchandisation, deux plaques tectoniques dont les mouvements dégagent sous nos yeux de nouveaux continents. Nous partirons donc à la découverte des îlots de gratuité. Nous nous demanderons quel rapport cette marche vers la société de la gratuité entretient avec l’idée galopante d’un revenu universel.

La gratuité, dont je parle, est, bien sûr, une gratuité construite, économiquement construite, socialement construite, culturellement construite, politiquement, construite, écologiquement construite, juridiquement construite, anthropologiquement construite, etc. Il ne s’agit donc pas simplement de ces gratuités « naturelles » comme le soleil ni même de ces gratuités premières comme l’amour, l’amitié, la gentillesse, la solidarité qui donnent pourtant du prix à la vie.

Les gratuités, que j’évoque, se développent avec le retour des communs, dont la forme peut être celle des services publics à la française, ou, des nouveaux espaces de gratuité qui embellissent nos vi(ll)es, boites à livres, jardins partagés, décoration florale…

Cette gratuité n’est pas la poursuite du vieux rêve mensonger « Demain, on rase gratis » ; elle ne croit plus aux « lendemains qui chantent » car elle veut justement chanter au présent ; elle ne promet pas une liberté sauvage d’accès aux biens et services, mais relève d’une grammaire, avec ses grandes règles et ses exceptions. Première règle : la gratuité ne couvre pas seulement les biens et services qui permettent à chacun de survivre comme l’eau vitale et le minimum alimentaire, elle s‘étend, potentiellement, à tous les domaines de l’existence, y compris le droit au beau, le droit à la nuit, le droit à prendre part à la culture et à la politique. Deuxième règle : si tous les domaines de l’existence ont vocation à être gratuits, tout ne peut être gratuit dans chacun des domaines, et, pas seulement pour des raisons de réalisme comptable, mais parce que la gratuité est le chemin qui conduit à la sobriété. Troisième règle : le passage à la gratuité suppose de transformer les produits et service préexistants dans le but d’augmenter leur valeur ajoutée sociale, écologique et démocratique.

Ces trois règles se rejoignent au sein d’un nouveau paradigme : gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage. Ces trois règles n’épuisent, bien sûr, pas tous les débats. Est-il possible de démontrer que la gratuité, loin de provoquer l’irresponsabilité dont on l’accuse, fait partie des solutions anti-gaspillage ? Comment s’opposer à ceux qui clament que la gratuité aboutira au renforcement de Big-Brother et de Big-Mother, au contrôle soupçonneux d’un côté et à l’assistanat liberticide d’un autre ? Pourquoi la gratuité serait-elle plus efficace que les tarifs sociaux ? Cet ouvrage répondra, sans faux fuyants, à toutes les questions que se posent légitimement les citoyens (et les contribuables), car il faut bien lever les peurs, savamment entretenues, pour rouvrir le champ des possibles et avancer vers la gratuité.

Ce voyage nous conduira à la découverte gourmande des mille et une expériences de gratuité qui fleurissent aujourd’hui : gratuité de l’eau, de l’énergie, de la restauration scolaire, des services culturels, bibliothèques comme musées, des équipements sportifs, des services funéraires, de la santé, de l’enseignement, du logement, des transports en commun scolaires et urbains, de l’accès aux services juridiques et aux données publiques, de la participation politique, des parcs et jardins publics, des espaces de jeux, de l’embellissement des villes, du numérique…

Ce voyage fraye aussi des chemins plus escarpés pour passer de ces îlots de la gratuité à des archipels puis, demain, à un continent. J’ai l’espoir que tous ces petits bouts de gratuité finiront par cristalliser, donnant naissance à une nouvelle civilisation, laquelle cohabitera longtemps avec un secteur marchand de la même façon qu’existent encore, aujourd’hui, des formes de vie précapitalistes. J’ai envie de croire, et j’ai de bonnes et de belles raisons pour cela, que cette sphère de la marchandise déclinera jusqu’à disparaitre. Mais la gratuité ne fera société que si elle terrasse les quatre cavaliers de l’Apocalypse qui menacent l’humanité et la planète, que si elle permet de commencer à sortir de la marchandisation de la monétarisation, de l’utilitarisme, de l’économisme, que si elle nous conduit au-delà de la logique des besoins et de la rareté.

Semblable proposition paraîtra iconoclaste à l’heure où les tenanciers du capitalisme répètent en boucle que ce qui serait sans valeur marchande perdrait humainement toute valeur, comme si l’amour et l’amitié n’existaient déjà pas pour eux ; à l’heure aussi où la crise écologique leur sert de prétexte pour étendre la sphère de la marchandisation, selon les principes du « pollueur-payeur » et de « l’utilisateur payeur » en attendant que l’anthropocène transhumaniste ne clore définitivement ce débat. Je sais bien qu’il reste des Bastille à prendre mais nous n’y parviendrons qu’en brisant les images qui claquemurent nos vies. Ce voyage est un hymne au « plus à jouir » qu’offrira la gratuité, il débouchera sur la société des usagers maîtres de leurs usages. Nous n’assistons pas seulement à l’accouchement d’un nouveau monde car nous en sommes collectivement les véritables acteurs. Le paradoxe veut que nous n’en soyons pas conscients car nous manquons d’outils intellectuels et de la sensibilité permettant de percevoir et de comprendre ce qui émerge comme le signe annonciateur, une épiphanie prometteuse, d’un autre futur. L’époque nous rend victimes d’un double tropisme aveuglant. Nous ne parvenons plus à croire ce que nous savons car le déni s’avère être le principe structurant de nos existences collectives. Chacun sent bien que le capitalisme nous conduit dans le mur et pourtant nous continuons à avancer comme si nous étions indifférents au devenir du monde et à celui de nos enfants. Le philosophe Pascal évoquait la façon dont les multiples activités nous distraient du sentiment de notre propre finitude. Ce refoulement s’est étendu aux menaces qui pèsent sur le devenir même du genre humain compte tenu du risque d’effondrement. L’appel à la responsabilité s’avère d’une piètre utilité face au péril. Ce constat pessimiste oblige à refermer l’illusion des lumières : l’accès au savoir est bien une condition préalable à l’émancipation mais il n’en est pas la condition. Comme l’écrit Gilles Deleuze, seul le désir est révolutionnaire et la gratuité fonctionne au désir.

Le second blocage est tout aussi terrifiant puisque nous constatons que croire ce que l’on sait ne suffit pas toujours à agir. Je ne parle même pas ici d’une action réfléchie et efficace. Le réquisitoire est établi depuis si longtemps qu’il en est devenu assommant, au point de susciter la paralysie et le cynisme. Le sentiment d’impuissance éteint les lumières dans nos têtes. La gratuité bouscule ce schéma mortifère en introduisant d’autres formes d’intelligence. L’intelligence rationnelle conserve toute sa part et cet ouvrage apportera les informations, les analyses, les concepts qui sont autant de joyaux pour penser la transition. L’intelligence du cœur est sollicitée car nous avons tous/toutes la gratuité chevillée au cœur en raison de sa charge émotionnelle liées à nos relations amoureuses, amicales, affectives, bénévoles. L’intelligence pratique s’avère également de l’ouvrage car la gratuité est d’abord du domaine du faire et d’un faire collectif. Ces intelligences (de la raison, du cœur et de la main) s’épanouissent mieux en société, car la gratuité ne s’expérimente jamais seul. La gratuité s’oppose à toute robinsonnade puisqu’elle fait société.

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