Pourquoi la Formule 1 roule très à droite ?

Les sports mécaniques ne sont pas seulement une arme de destruction massive de la planète (pollution de l'air et sonore). Ils véhiculent aussi des contre-valeurs. L'exemple vient de loin et de haut puisqu'un survol rapides des positions politiques des dirigeants de la F1 a de quoi surprendre et inquiéter.

L'attirance des dictatures de droite comme de gauche pour les sports mécaniques est bien établie.

Culte de la force, culte de la vitesse, fusion homme/machine, foi béate dans la technoscience...

Les sports mécaniques conjuguent en effet deux machismes ordinaires, celui du sport et de la voiture.

Les choses loin de progresser tendent d'ailleurs à se dégrader dans ce domaine comme dans celui des positions politiques.

Un survol rapide des positions politiques des dirigeants de la F1 a d'ailleurs de quoi troubler plus d'un démocrate.

 La F1 ne carbure pas seulement au pétrole mais à une idéologie nauséabonde.

Le Prince Paul de Metternich (1917-1992), premier Président de la FIA  est bien connu pour sa participation à la guerre d’Espagne aux côtés de Franco, puis pour son engagement au sein de la division Azul sur le front russe aux côtés des nazis. Son successeur, Jean-Marie Balestre (1921-2008), qui dirigea la FISA de façon tyrannique entre 1978 et 1991,  était passé du combat contre l’antisémitisme à la haine des juifs, aux côtés de son ami Robert Hersant (lequel sera condamné en 1947 à dix ans d’indignité nationale). Membre de Jeunes du Maréchal puis de Jeune Front, Balestre s’engage au sein du NSKK (unité nazie des forces motorisées) avant de rejoindre la Waffen SS et de collaborer au journal des SS français dans le but de faire des recrus. Il écrira à cette occasion : « Nous le pensons et nous l'affirmons : le salut ne nous viendra que du combat. L'heure des hommes virils a sonné. Il faut choisir entre le national-socialisme et la juiverie ». Il sera finalement arrêté par la Gestapo, condamné à mort, puis finalement déporté (comme droit commun et non pas comme politique). Il évoque sa tentative de réaliser un attentat mais des résistants parlent de malversations financières. A la libération il est incarcéré mais bientôt gracié. Après une longue polémique, il recevra, en 1954, sa carte de résistant et de déporté. Ancien journaliste avant-guerre à L’Auto (ancêtre de L’Equipe), il fondera L’auto-journal avec Hersant (...).  

 Max Mosley sera longtemps le Président de la FIA. Personne n’a certes à rendre compte des choix idéologiques de ses parents, sauf lorsqu’ils croisent les siens. Max Mosley est le fils d’Oswald Mosley, fondateur en 1932 du British Union of Fascists, parti d’extrême-droite britannique, marié secrètement en 1936 en Allemagne en présence des ses amis Goebbels et Hitler. Il était aussi très proche de Mussolini et de Franco. Ce baronnet se réfugie avec sa famille en France mais passe beaucoup de temps sur le yacht familial. Max Mosley fait ses études en Allemagne puis en Grande-Bretagne au sein du Collège du Christ Church. Il sera membre de l’Union Movement, nouveau parti d’extrême-droite fondé par son père après 1945. Il fait campagne pour défendre « la liberté d’expression » pour les fascistes et sera responsable des élections et lui-même candidat. Ancien pilote amateur bien qu’avocat, il devient le conseiller juridique de la Formula One Constructors Association, organisme qui représente les intérêts des constructeurs (dirigé alors par Bernie Ecclestone). Il est élu Président de la FISA (devenu FIA) en 1991. La presse découvre en 2008 qu’il s’adonne, avec des prostituées, à des activités sadomasochistes à connotation nazie. Ces révélations lui vaudront de très vives protestations notamment de l’Holocaust-Centre mais il conservera son poste jusqu’à l’élection de Jean Todt en 2009. Il dirige aujourd’hui le GlobalNCAP, une association qui intervient  dans le domaine de la sécurité routière (...)

 Bernie Ecclestone sera le grand argentier mais aussi le véritable patron de la F1 durant plusieurs décennies. Cet homme d’affaires britannique fera fortune en commercialisant les droits de retransmission de la F1. Sa fortune personnelle est estimée, selon le magazine Forbes, à plus de quatre milliards de dollars. Son règne de 40 ans sur la F1 s’achève, en janvier 2017, lorsque le Groupe Liberty Media prend le contrôle du SM. Sa réputation sulfureuse ne tient pas seulement à son amour immodéré de l’argent (« Je ne m’intéresse pas aux jeunes fans, car ils n’ont pas les moyens de s’offrir une Rolex ») ni même à son management autoritaire (Chase Carey, le nouveau patron de la F1 dira de lui : « Il dit lui-même qu’il est un dictateur. Il a dirigé comme un dictateur pendant longtemps »), mais à ses propos sur Hitler, Poutine et autres dictateurs : « Hitler était efficace » ; « A la fin, il s’est perdu, donc il n’était pas un très bon dictateur » ; « Je préfère les leaders forts » ; « La démocratie n’a pas fait grand bien à beaucoup de pays » (in The Times de juillet 2009). Ecclestone n’a jamais caché son admiration pour Poutine dont un portrait orne son propre bureau : « M. Poutine perd du temps en Russie. Il doit diriger l’ensemble de l’Europe parce que personne d’autre ne peut le faire » (Interview au site Formula 1. Com). Il apprécie ses déclarations homophobes « Complètement d’accord avec lui. Faire l’apologie de l’homosexualité envers des jeunes de moins de 18 ans, je pense que 90 % des gens estiment cela malsain. Cela va sans doute faire grincer des dents, mais j’admire le Président Poutine pour avoir le courage de ses opinions ». L’homme a donc des « principes » (qu’il entend même imposer aux autres) mais cela ne l’empêchera pas d’être poursuivi en Allemagne pour corruption[1].

John C. Malone est devenu, en 2017, le propriétaire de la F1, depuis que son groupe Liberty Media a pris son contrôle en évinçant au passage Bernie Ecclestone. Cet homme de 75 ans occupe la 310e place au classement Forbes des plus grandes fortunes mondiales. Qualifié de parrain du câble, il est l’un des hommes les plus influents des médias américains et siège au Conseil d’administration du Cato Institute, un tink tank au service des thèses libertariennes  et d’ Expedia, un gestionnaire d’agences de voyage fondé par Microsoft et dont la capitalisation dépasse 10 milliards de dollars[2]. Il est également membre de la direction de The Nature Conservancy (TNC), une drôle d’ONG « écolo » en relation directe avec les industries liées au saccage de la planète comme le secteur des combustibles fossiles. TNC a aussi réalisé plus de vingt millions d’investissement dans le secteur des énergies du futur et exploite directement du pétrole dans une des nombreuses réserves dont elle est… propriétaire. John C. Malone est décrit par son biographe Mark Robichaux comme : « Une brute tyrannique et machiavélique » qui « slalome périlleusement à la limite de la légalité financière, décide de la survie de tel réseau, défie les autorités régulatrices, écrase la concurrence, tout cela effrontément et ouvertement ». L’ancien vice-Président des Etats-Unis Al Gore l’avait comparé à Dark Vador qui incarne le personnage mauvais par orgueil dans l’œuvre de George Lucas.

Jean Todt, ex-copilote de rallye, ancien dirigeant de Peugeot-Sport et de la Scuderia Ferrari, est élu à la tête de la FIA en remplacement de Max Mosley avec le soutien de Bernie Ecclestone et de Nicolas Sarkozy. L’homme est connu pour ses positions antisociales : « En France, le problème, c’est la semaine des 35 heures. Aucun entrepreneur ne peut survivre. Pour moi, c’est une demi-semaine. Et encore, pour des paresseux (…) Il faut être disponible à 100 % pour son travail et la famille doit l’accepter ». Ce grand défenseur du diésel et du bruit lors des compétitions a été nommé Conseiller spécial à la sécurité routière de l’ONU par son secrétaire général Ban Ki-Moon, ce qui a provoqué un tollé d’indignation notamment au sein de la Fédération européenne des victimes de la route (FEVR) qui s’est dite choquée et déçue par cette « décision préjudiciable ». Une pétition internationale a été lancée par une ONG portugaise dénonçant sa désignation comme un mauvais message[3] (...) 

 Alain  Prost est bien connu comme champion automobile même si on a oublié sa très fâcheuse participation au Grand prix de l’Afrique du Sud en 1985.  Il participe au volant d’une McLaren et accepte de monter sur le podium et de sabrer un champagne au goût d’apartheid, alors que la France boycotte. Prost a confié sa pensée politique à la revue économique Bilan en 2013 : « Il faudrait un dictateur intelligent qui prenne les cinq ou six mesures indispensables pour remettre le pays dans les rails » (...) Il se verra confier en 2006 par Thierry Breton (Ministre de l’économie et des finances) le pilotage d’un Groupe de travail sur les biocarburants, dénommé « flex fuel 2010 », qui rendra son rapport en faveur du super-éthanol E85 (un mélange de biocarburants, d’éthanol et d’essence avec des végétaux alimentaires comme la betterave, la canne à sucre, le blé, le maïs…), ce qui provoquera la colère d’Olivier de Schutter (rapporteur de l’ONU), vent debout contre la commercialisation de l’E85, véritable risque pour les stocks mondiaux de céréales.

 Ces financiers et bureaucrates de la FI ont parfaitement compris que la civilisation automobile est impensable sans une mégamachine politique, puisque le système automobile est, lui-même, en soi, une mégamachine totalisante. C’est là tout le paradoxe de l’idéologie automobiliste qui se donne comme moyen de libération mais au prix d’une soumission volontaire au système global (...). Le SM appelle un système policier, un système oligarchique, la préférence pour une « tyrannie bienveillante »… Si la grande société était conçue sur le modèle du SM, elle serait un univers fonctionnant à l’obéissance aveugle.

 Pour aller plus loin : Paul Ariès, les sports mécaniques, une arme de destruction massive (Le Bord de l'eau, 2018)

 

[1] Cf. : infra

[2] Expedia a été condamnée en France en  2011 pour pratiques commerciales douteuses.

[3] Deux chercheurs, Claudine Perez-Diaz et Claude Got,  démissionneront du Conseil national de la sécurité routière qu’ils jugent en perdition avec le refus de l’abaissement de la vitesse de 90 à 80 km/h, le manque de moyens alloués aux radars mobiles, le manque de volonté politique pour réduire la mortalité routière et ils déclarent refuser «  d’être associés sans réagir à l’incompétence, la surdité et l’obstination dans l’erreur  »

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